Démocratie et libéralisme : la fabrique de la haine ordinaire

Tout va mal et, pourtant, c'est une formidable occasion de devenir des humains accomplis !


En plein mouvement des gilets jaunes, profitons de l'emballement médiatique pour décrypter les enjeux et comprendre comment agir concrètement et efficacement pour un monde meilleur.


Démocratie et libéralisme :

la fabrique de la haine ordinaire

A mon reflet dans la glace...

Il est des guerres qu’on ne peut pas gagner et d’autres qu’on ne peut se permettre de perdre. Et il est des guerres silencieuses, clandestines, dans lesquelles on ne peut s’inscrire, contre lesquelles on ne peut se dresser, qu’on ne peut même appréhender car les outils pour la comprendre nous ont été confisqués.



Le libéralisme est l’ennemi masqué de cette guerre silencieuse livrée aux sans-voix.



Nous allons ici expliquer en quoi le libéralisme est un danger pour le vivant et un obstacle au bonheur, et surtout comment il est possible de lui résister et, ce faisant, de le vaincre.



Pour comprendre le libéralisme, il faut revenir à ses sources. Karl Marx, dans son fameux essai Le Capital, est l’un des précurseurs de la pensée sociopolitique et socio-économique moderne. Laissons simplement de côté pour l’instant les mouvements et partis communistes qui se sont réclamés de lui pour mieux en trahir la pensée.




Karl Marx a développé une pensée qualifiée de matérialisme historique : il a étudié à travers le temps les organisations économiques et en a déduit un sens de l’évolution dont il a extrapolé la suite. Il a constaté que les sociétés primitives s’organisent d’abord dans le cadre d’un communisme tribal où la communauté prime sur l’individu et où les efforts de chacun concourent au bien-être collectif. Il a observé ensuite que ces sociétés, en grandissant, adoptent peu à peu une spécialisation de ses individus et que ceux-ci, par conséquent, développent le troc, puis la monnaie, pour procéder aux échanges qui leur permettent d’accéder à un confort matériel. Et c’est là, avec ces prémices de globalisation, avec la dématérialisation des échanges, le tout en concomitance avec le rallongement des durées de conservation des denrées alimentaires et la multiplication des accessoires et technologies, que se sont développées les pathologies de l’accumulation : quelques uns stockant, thésaurisant, spoliant les autres et retenant les biens là où ils sont inutiles et provoquant le manque là où ils sont nécessaires.





Durant l’Antiquité, puis le Moyen-âge, le phénomène se renforce avec la constitution de nations nombreuses et plus vastes qui s’organisent le plus souvent sous la forme de trois ordres : la caste dirigeante terrestre (noblesse, aristocratie), dont les missions sont de défendre la Nation contre l’extérieur et d’en assurer la stabilité intérieure, rôles pour lesquels elle exige des privilèges forts (monopole de la propriété, levée d’impôt, autorité sur le peuple, justice arbitraire…), la caste dirigeante spirituelle (clergé), dont les missions sont d’œuvrer à la moralisation de la Nation et à sa soumission aux commandements religieux, rôles pour lesquels elle exige également des privilèges forts (levée d’impôts, autorité sur la Nation), et enfin la caste laborieuse, la plus nombreuse (le Tiers-Etat), dont les missions sont de travailler pour subvenir aux besoins matériels des deux autres castes, d’obéir à leurs ordres, de mourir sous leurs commandements et caprices, à la guerre ou aux corvées.



Cet ordre ancien tient quelques siècles, jusqu’à ce que la contestation et l’écart entre la conscience de l’iniquité de la situation et l’aspiration des peuples devienne intenable et se traduise en révolutions un peu partout.




Mais ce que les livres d’Histoire peinent à admettre face aux jeunes esprits qu’ils ont la charge de former, de formater, c’est que ces révolutions, présentées le plus souvent comme libératrices face à la tyrannie, n’ont en réalité fait que substituer à cette tyrannie visible et codifiée une nouvelle tyrannie invisible et sauvage : le libéralisme.



En effet, comme le relèvent de nombreux historiens, sociologues et économistes, dans le sillage mais sans obédience particulière à Marx ou aux thèses communistes, ce sont les bourgeois qui se sont substitués aux aristocrates. Ce qu’on oublie en enseignant les trois ordres qui organisent la vie médiévale, ce sont les inégalités au sein du Tiers-Etat. Les bourgeois sont ces roturiers sans généalogie prestigieuse qui, dans le dédain des nobles et du clergé pour le commerce, se sont enrichis jusqu’à gagner par leur travail le pouvoir économique suffisant pour s’emparer du pouvoir politique par l’argent et par l’instruction. Le XVIIIe siècle, siècle des Lumières, a particulièrement contribué aux aspirations des bourgeois en leur rendant accessible l’idée de l’abolition des privilèges, et désirable celle d’une société libérée de ce sentiment de famille autour du trône, pour lui préférer le lien plus entendable pour ces commerçant des échanges économiques.



C’est dans ce contexte que les premiers penseurs libéraux voient le jour.



Inscrits dans une société verrouillée par un pouvoir héréditaire concentré entre les mains d’aristocrates méprisant le travail et les échanges économiques, distribuant les fonctions et les privilèges, les monopoles et charges en fonction d’intérêts familiaux, personnels ou politique sans rapport avec l’intérêt du peuple ou les compétences des personnes, les libéraux s’opposent alors à un despotisme séculaire, conservateur et incapable de réellement comprendre les changements du monde et les aspirations du peuple. Les premiers libéraux étaient de gauche dans le sens où leurs champions, ces bourgeois qui avaient gagné par l’argent issu de leur travail leur influence et leur éducation, et ce faisant le prestige nécessaire pour représenter le peuple, souhaitaient obtenir les mêmes droits que ceux qui en avaient plus et que le sort d’un citoyen ne soit plus lié par la loi à sa naissance, à son héritage, mais à son travail, à ses mérites, dans un système où l’égalité entre les hommes permettrait à chacun de construire librement son chemin de réussite.



Oui. En 1789, en France, ce sont les libéraux qui mènent la révolution contre l’oppresseur royal et ses chiens de garde. Ce sont eux qui donnent à la France ce qui fait son prestige international encore aujourd’hui : une constitution promouvant l’égalité entre les hommes. Une égalité qui met pourtant au cœur du système la propriété privée, et qui en exclut les femmes.



La Révolution française de 1789 est bien la prise du pouvoir par les hommes afin d’assurer une suprématie de la bourgeoisie masculine.



Avec le XIXe siècle et l’industrialisation du monde et des procédés de production, le capitalisme se développe. En effet, si une usine moderne peut produire plus et plus vite pour moins cher, elle demande une mise en place coûteuse et une main d’œuvre nombreuse et peu chère. Les bourgeois s’associent donc dans l’investissement et dans le risque en se répartissant la direction de l’entreprise et ses bénéfices en fonction de l’argent apporté à la cagnotte de départ. Ce sont les prémices de l’actionnariat et de la bourse. Et du monde ouvrier. Et de l’exode rural. Et des problématiques modernes de lutte des classes qui occupent le cœur de la réflexion de Karl Marx.



Bien avant la constitution théorique de la sociologie, Marx pense les rapports sociaux et les analyse avec une grande acuité. Il constate comme le feront d’autres avec des outils plus modernes ensuite, que le libéralisme est malgré son nom un vecteur d’oligarchie et non de démocratie. En effet, parce que le libéralisme est le fruit de l’appétit financier et industriel de commerçants, il organise la vie économique comme une conquête perpétuelle de l’accroissement des bénéfices, l’investissement de plus en plus pharaonique encourageant la recherche de profits de plus en plus conséquents. Avec l’hégémonie progressive du monde anglo-saxon, matérialiste et vecteur de valeurs marchandes, le capitalisme devient un moyen d’enrichissement qui provoque une inégalité de plus en plus grande. La cause et le mécanisme en sont simples : puisqu’il faut une mise de départ pour créer l’activité, les démunis sont exclus d’office des possibilités d’enrichissement ; et comme ce sont les plus riches qui pourront aligner les plus gros capitaux, et donc organiser les moyens de production les plus efficaces, et donc engranger les plus grands bénéfices, on aboutit progressivement à ce que Marx observe déjà et qui n’a cessé de se renforcer : la concentration des moyens de production et des richesses entre les mains de quelques uns, aux dépens de tous les autres. Eh oui : l’argent va à l’argent.



Et c’est là qu’on en arrive à la conceptualisation de la lutte des classes. Sans du tout entrer dans des considérations eugénistes, Marx constate que la tension ne peut que s’accroître et que, nécessairement, la classe « patronale » finira par être trop riche, trop peu nombreuse, face à une classe « ouvrière » ultra-pauvre et ultra-majoritaire qui ne pourra plus l’accepter. C’est ce qui est caractérisé aujourd’hui par ce chiffre symbolique de 1% des plus riches possédant 50% des richesses de la planète.




Pour Marx, historiquement parlant, le capitalisme conduira nécessairement à une prise de conscience des classes populaires qui, lorsqu’elles se seront libérées des voiles dogmatiques qui l’aveuglent sur son sort (pour Marx, il s’agissait essentiellement de l’influence de la religion, cet « opium des peuples » qui assure le maintien d’une société traditionnelle obéissante, mais on peut lui ajouter les déterminismes sociaux et le conditionnement éducatif et psychosocial par les proches et le discours médiaticopolitique), mèneront une révolution contre ces confiscateurs de richesse afin d’établir une démocratie populaire visant le partage des richesses pour une égalité de droit et de fait au bonheur : le communisme.



Depuis, le XXe siècle est passé par là, et les révolutions communistes, menées dans des pays essentiellement agricoles par des intellectuels coupés du peuple, ont tourné systématiquement à la dictature, discréditant largement l’idéal communiste et le vocabulaire comme les idées marxistes. Or, ce discrédit n’est que de surface puisque, en réalité, le communisme n’a jamais été institué : il n’a toujours été que décrété par des mots sur une réalité qui ne l’incarnait pas et qui visait juste à assurer la mainmise de quelques uns sur le peuple.



Le poids des mots. On en arrive au cœur du sujet de cet essai. Si le communisme est discrédité aujourd’hui, si le libéralisme est hégémonique aujourd’hui, c’est en vertu de l’usage qui est fait du vocabulaire. Des tyrans ont travesti leur despotisme sous un vocabulaire libertaire ou communiste, mais la tyrannie demeure. Si l’ancien monde était inégalitaire, cette inégalité était transparente, contractuelle, et chacun savait quelle était sa place et les règles du jeu.



Aujourd’hui que le monde est égalitaire de droit, les règles sont brouillées et on perd la conscience de l’inégalité de fait. Dans une société qui confisque par le langage les outils pour penser les enjeux et solutions, les dominés sont impuissants à s’emparer de leur sort pour l’améliorer. Le pauvre est pauvre parce qu’il ne se donne pas les moyens d’être riche. Le mauvais élève ou le mauvais employé échoue parce qu’il ne travaille pas assez. Le professeur ne fait pas progresser sa classe parce qu’il a trop de vacances. Il y a trop de chômage parce que l’Etat protège trop les travailleurs et qu’ils sont payés trop chers. Il y a trop de terrorisme parce qu’il y a trop de migrants. Le discours médiatique et politique est bien rôdé, l’esprit du citoyen rassuré par ce ronron consensuel devenu sa réalité.



Le libéralisme s’est dogmatisé face aux mensonges des faux communismes : on ne peut plus penser l’antilibéralisme sans être considéré comme un aficionado de la tyrannie soviétique ; si on est antilibéral, on est contre les libertés. Or, le libéralisme n’est pas liberté. Le libéralisme, c’est la dérégulation, la suppression des règles qui limitent les échanges commerciaux, les mouvements d’argent. Le libéralisme, c’est le carburant de la puissance des plus riches contre les plus pauvres.



Le libéralisme, c’est le pouvoir pour un fond d’investissement américain de ruiner l’économie de tout un pays. Le libéralisme, c’est le pouvoir pour les banques de spéculer sur le vide pour créer de la richesse pour les riches et de plonger le monde dans la crise financière des subprimes en 2007.



Le libéralisme, c’est le pouvoir donné aux banques et industriels de fuir l’impôt qui permet aux sociétés de fonctionner en s’accaparant toujours plus de richesses avec une évasion fiscale de près de 100 milliards d’euros par an pour la seule France, soit plus de la totalité de son déficit budgétaire au nom duquel on appauvrit les travailleurs, détruit l’Ecole, les retraites, les hôpitaux et tous les outils et emplois qui construisent le lien social.




Le libéralisme, c’est le pouvoir de produire sans tenir compte des contraintes sociales et environnementales, quitte à réduire en esclavage des peuples entiers, femmes et enfants, dans des villes-usines en Chine, ou d’exproprier des tribus entières en Afrique, ou de produire des désastres écologiques, des extinctions d’espèces de masse, des changements climatiques qui enclenchent la disparition de régions du monde et la désertification de zones auparavant fertiles pour les populations qui s’en nourrissaient.




Le libéralisme, ce n’est pas la liberté pour tous d’atteindre le bonheur, mais la liberté offerte aux plus puissants d’exploiter les plus faibles.



Mais les plus faibles, eux, sont privés des moyens de la lutte. Réduits à lutter contre les libertés du libéralisme, contre les réformes progressistes qui cassent les progrès sociaux d’hier, contre les entrepreneurs et leur compétitivité qui créent de l’emploi. Parce que l’alternative au monde libéral se trouve coincée dans le discours médiatique et politique entre deux caricatures discréditées : le communisme par les tyrannies qui l’ont usurpé, l’altermondialisme par les difficultés des écologistes de tout bord de dépasser l’image de gentils hippies immatures qu’on leur oppose depuis soixante ans.



Et c’est dans cette impasse du discours et de la pensée, dans ce cul-de-sac de l’action politique du plus grand nombre que se niche la fabrique de la haine ordinaire.



Parce que, malgré les mots employés, le libéralisme n’est pas l’ordre normal de l’humanité, ni l’économie une dimension naturelle du monde qui s’imposerait à nous au même titre que le cours des saisons. Les libéraux postulent une coïncidence magique, qu’ils se représentent au fondement de leur doctrine comme une main invisible, selon laquelle, si chacun est totalement libre de faire ce qu’il veut sans aucune répression ni contrainte, alors enfin la somme des égoïsmes de chacun aboutira à l’intérêt de tous suivant l’adage « ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Pour eux, l’humain est rationnel et, consommant les meilleurs produits et services, favorisera les meilleures offres (cf. Adam Smith ou David Ricardo).




Voilà leur grande rationalité : une croyance mystique. Voilà leur assurance : un pari absurde. Voilà leur modèle : la consécration d’un individualisme consumériste.



Mais les biais sont nombreux : l’information est faussée (matraquage publicitaire par les plus riches, effets de mode médiatiques, réseaux sociaux homogénéisant par tri des flux les sources d’information au profit des consensuelles et souvent fausses, irrationalité de l’homme, baisse d’indépendance et de pouvoir des organismes de contrôle, baisse du niveau d’éducation des consommateurs) et les producteurs trichent (ententes sur les prix, monopoles, obsolescence programmée, dumping social, greenwashing, évasion fiscale…).



Même le capitalisme en est dévoyé par le truchement de la bourse. Quand un trio d’investisseurs monte un projet et assume ensemble le risque de l’échec, il est normal et légitime qu’ils en tirent des bénéfices : ils ont à cœur que leur projet aboutisse et s’y emploient, souvent en réinvestissant une partie de leurs profits dans l’amélioration de leur entreprise. Or, la bourse vient parasiter la donne. Avec la création d’actions, ces primo-investisseurs concernés cèdent une part de leur pouvoir décisionnaire à des partenaires extérieurs qui n’achètent pas des actions pour participer au projet mais pour en partager les bénéfices. Et ça change tout. Ces actionnaires ont un fonctionnement parasitaire qui vampirise les profits sans les réinjecter dans l’entreprise ; ils influencent d’ailleurs les stratégies des entreprises pour produire le plus de dividendes, quitte à pressuriser les salariés, délocaliser les entreprises, licencier ou polluer, quitte à ce que l’entreprise ferme. C’est ce ballet de la cupidité irresponsable auquel vous assistez à chaque journal d’information dans les frénésies de chiffres que débitent sur un ton de turfiste des commentateurs sans esprit critique : c’est la chorégraphie du fric sur la grande scène de l’anéantissement du monde.



Dernier biais du fonctionnement libéral et conséquence de cette confiscation du langage : la formation médiatique. Les journalistes, tous issus de formations en nombre limité et standardisées, sont formatés à voir le monde à travers un prisme sociolibéral issu de la norme majoritaire du monde actuel. Les journalistes décrivent donc le monde à travers ce système de valeur, devenant d’autant plus critique qu’on tend à s’éloigner de ce système sociolibéral, soit par la casse trop brutale des liens sociaux, soit par l’attaque trop frontale contre le libéralisme. Ce faisant, nombre de médias, en décalage avec la réalité et le ressenti du peuple, professent donc l’immobilisme, ou plutôt le laisser-faire dans un monde implacable sur lequel on n’a pas de prise réelle faute de mondialisation.




Et c’est là que la fabrique de la haine se met à produire ses effluves néfastes. La majorité du peuple se sent exploitée mais est dans l’incapacité de regarder comme coupable une classe patronale intouchable car présentée en héros ; elle se sent ignorée par une classe politique qui, bien que posant souvent des constats justes, ne met en œuvre aucun acte concret pour remédier aux problèmes posés, empêchée qu’elle est par les lobbies employés par les industriels et financiers pour œuvrer à plein temps à la défense de leurs intérêts financiers ; elle se sent également abandonnée à sa misère par une école incapable de compenser les inégalités de fait à cause de l’égalité qu’elle promeut dans le traitement des élèves et qui conduit chacun à se retrouver seul responsable d’un échec pourtant collectif ; enfin elle se sent dépossédée de son existence par les médias qui la noient sous un flot d’images faisant l’apologie d’une société de la jouissance et du luxe facile. Une fabrique d’abord de la frustration, du sentiment de médiocrité et de la rage.




Une rage sans cible.



Et c’est là que le populisme intervient.



Le populiste, c’est celui qui donne une cible arbitraire à une foule en colère afin d’en maîtriser la volonté et accéder au pouvoir. La cible, alors même qu’elle est identifiée par les intellectuels et associatifs comme les maîtres du jeu libéral international (grands industriels et groupements financiers), demeure pourtant prioritairement pour nombre de gens en occident le migrant coloré. Le migrant, c’est cet être sans racine, sans famille, sans foi ni loi, mi-terroriste, mi-profiteur, qui envahit par milliers nos villes et nos campagnes pour voler nos emplois, pomper nos impôts et se reproduire comme des lapins pour nous remplacer. En excitant les peurs des gens qui ont été privés des moyens intellectuels, culturels et linguistiques de résister et de combattre les sources de leur misère, le populiste fabrique un surcroît de haine identitaire qui répond à un sentiment de danger que partagent tous les citoyens spoliés : celui d’être achevés dans l’indifférence avec leurs proches par de plus miséreux. Les classes moyennes ont donc peur des pauvres dont ils croient nourrir la paresse avec un assistanat coupable, tandis que les pauvres voient dans les migrants des concurrents sur les marchés de l’emploi, du logement aidé et des aides sociales en général.




Et tandis que les miséreux s’entredéchirent pour des miettes, les riches se goinfrent en chiant sur le monde.




Pourtant, les solutions existent : relocaliser l’emploi en taxant les transports de marchandise afin que les prix des produits les plus nocifs les rendent non concurrentiels, partager le travail et réduire les écarts de salaire afin que chacun ait un budget et une place décente dans la société, étendre les services publics en exigeant des contributions proportionnelles à tous les acteurs de l’économie, en intégrant bien sûr dans toute action politique et économique l’obligation de ne pas nuire au bien-être futur.




Et ça, ça passe par la destruction du dogme libéral et par le recentrement de l’action politique et économique sur la vie et les sociétés, sur ce qui fonde l’humanité comme un peuple fraternel, créatif et positif.



Et ça commence au quotidien en consommant local et respectueux des travailleurs et de l’environnement (AMAP, Biocoop…), en ne confiant pas son argent à des banques qui détruisent le monde pour leur profit (Le Crédit Coopératif est en France la seule banque éthique, La Nef étant en cours de transformation pour devenir une alternative très crédible et positive aux banques prédatrices), et surtout en votant partout où c’est possible contre les politiques néfastes (libérales et racistes) et pour les politiques du bien-être (solidarité nationale et internationale, préservation de l’environnement, justice fiscale…).



Cessons de nous laisser manipuler par les médias et réseaux sociaux et appelons un loup un loup. Si on n’avait pas angélisé et popularisé Emmanuel Macron, il aurait été présenté comme ce qu’il est : un banquier libéral issu des classes dirigeantes et incapable de prendre en charge la question de la justice fiscale si vitale à la résolution de nos problématiques sociales et environnementales. Si on avait été intelligents, on aurait produit des analyses et des preuves de la mauvaise foi et de la malveillance de l’extrême droite et de la famille Le Pen et des conservateurs, plutôt que de les diaboliser ou de les ménager, suivant qu’on cherche à les discréditer sans effort ou à récupérer leurs sympathisants. Si on mettait les egos de côté, on aurait vu que, malgré la mégalomanie évidente de Mélenchon et la naïveté apparente de Benoît Hamon, La France Insoumise et ce candidat du décevant Parti Socialiste connu pour son adhésion au libéralisme avaient un vrai projet de société alternative capable d’aller dans le sens d’une sortie de crise vers un avenir meilleur.



Le phénomène d’emballement médiatique autour des gilets jaunes est révélateur d’une situation de crise majeure : la plupart des citoyens ne votent plus ou, lorsqu’ils votent, ils sont influencés par des sondages et médias qui éliminent les candidats alternatifs au profit d’un manichéisme mis en scène : un libéralisme plus ou moins dur ou le populisme prélude aux dictatures. Dans la vie citoyenne, les grands rendez-vous de la démocratie sont donc dévoyés, et les aspirations au changement noyées dans un flot ininterrompu d’anecdotes et de commentaires qui empêchent et brouillent l’analyse et, follement, alors que les citoyens élisent des candidats aux programmes libéraux, ils s’étonnent de leur mise en œuvre. Ainsi, entre deux échéances vectrices d’espoir, de longues plages de frustration politique, de déceptions sociales et démocratiques viennent peser sur les consciences. Or, les moyens d’agir au quotidien sur la politique sont limités puisque la loi démocratique confère par la majorité des suffrages le gouvernement des pays à des politiciens en réalité désapprouvés dans leurs projets. Restent les contestations populaires à base de pétitions, de manifestations, de réseaux sociaux. Qui n’atteignent jamais les vrais responsables, qui agacent les moins informés et clivent les pauvres les uns contre les autres en empêchant une convergence des luttes, et qui s’achèvent en la boue saumâtre de la résignation passive au désespoir. En effet, pour un pouvoir élu par la majorité de plusieurs millions de citoyens, la colère de quelques centaines de milliers de militants ne fait pas le poids.




Et c’est là que le bât blesse le plus cruellement. La plupart des humains n’aspirent qu’à une seule chose : qu’on leur foute la paix dans leur quotidien routinier qui se résume à jouir, à travailler pour payer les factures et de quoi jouir un peu plus. Aussi, si ces passagers clandestins de la lutte se réjouiront des avancées qui les avantageront, ils râleront d’abord et critiqueront celles et ceux qui bouleversent leurs habitudes et leur gâcheront cette jouissance autocentrée, soit en faisant obstacle à leur routine, soit en leur donnant mauvaise conscience. Et la majorité de la population, tout en ayant intérêt à ces luttes dont elle partagent souvent l’idéal, n’y prend pourtant pas part, voire les critique et les condamne, les rendant inefficaces, cette inefficacité venant nourrir un sentiment d’inutilité du combat et de fatalisme haineux.



On en revient toujours à ça.



Car si la lutte est difficile et les moyens d’y participer inégalement accessibles, le sentiment de colère, lui, est bien là, nourri par les privations, les contrariétés et les peurs. Il faut que l’attaque soit frontale, comme cette taxe carburant qui augmente de quelques centimes, pour que l’apathie s’atténue. Et c’est là qu’il y a emballement : en sortant de leur résignation, ces nouveau-nés de l’engagement pénètrent dans un espace d’action inconnu dans lequel ils avancent en roue libre. Entrés dans la lutte par colère défensive plutôt que par projet politique, c’est leur rage qu’ils expriment d’abord, loin de l’organisation pacifique et gentille des habitués de la manifestation bien docile. Et, en effet, là où les centaines de milliers d’opposants aux réformes libérales avaient eu un effet politique nul et une réception lasse du public et des médias, ces quelques dizaines de milliers de protestataires et leur apparente absence d’ordre étonnent, cette protestation anarchique incontrôlable surprend, effraie, et donne un exutoire à la rage, des héros aux citoyens de l’ombre, un corps armé à la rage désarmée qui s’avachit sur ses canapés.



Reste à savoir si le naturel apathique et paresseux de l’humain sera tenu en échec par la nécessité de la lutte ou reprendra ses droits sous le discours lénifiant et culpabilisateur de médias incapables eux-mêmes de se montrer critiques envers le système qui les a forgés…



Quoi qu’il en soit, nous sommes la première génération à disposer d’une conscience de notre nuisance et des moyens d’y remédier, et la dernière génération à pouvoir agir afin d’éviter que les déséquilibres causés engendrent des bouleversements environnementaux cataclysmiques et meurtriers : on détruit le poumon vert de la vie par la déforestation pour nourrir un bétail du plaisir de bouche de plus en plus excessif ou produire une huile de palme nocive, ravageant des milliers d’espèces, on détruit le poumon bleu de la vie en polluant l’eau et en y anéantissant la vie, on nourrit un réchauffement climatique qui va causer la submersion de millions de villes et villages, la désertification de vastes régions vivrières et habitables, la prolifération de pandémies et conflits alimentaires et territoriaux, et tout ça pour produire des aliments et des biens et services industriels qui nous empoisonnent (pesticides et perturbateurs endocriniens dans l’eau et l’alimentation, dans les vêtements, microparticules émises par les carburants fossiles et autres polluants de l’air (rejets industriels, gomme des pneus…), surabondance de sucre, de gras, de sel dans tous les aliments transformés) qui causent mutation handicapantes ou mortelles, maladies respiratoires et cancers en expansion perpétuelle.



Seul un fou peut attendre de la résignation un changement. Seul un fou peut espérer une amélioration d’une situation qu’il laisse se dégrader. Seul un fou peut aimer ses enfants tout en les condamnant à souffrir.



Resterons-nous des fous ?



Informez-vous auprès de ceux dont les informations sont critiques et analysées (Mediapart, Reporterre, Bastamag, Politis…), engagez-vous auprès des associations qui ont compris ces enjeux et lutteront d’autant plus efficacement que vous leur prêterez main forte pour transformer votre haine et votre peur en force constructive (ATTAC, Collectif Roosevelt, Les économistes atterrés, Greenpeace, L214, Action Contre la Faim…), ne confiez plus votre pouvoir aux groupes industriels et financiers en leur abandonnant votre argent dont ils usent pour nous appauvrir et nous nuire (groupes pharmaceutiques comme le trust Monsanto-Bayer qui nous vend d’un côté ses poisons et de l’autre ses remèdes, groupes agroalimentaires comme Coca, Nestlé, Unilever, Mondélez, Danone, etc., qui détruisent notre environnement, empoisonnent leurs clients, tout en exploitant et entretenant la misère des peuples du monde (privilégiez les AMAP et Biocoop ou équivalents), groupes financiers et industriels qui contribuent par appât du gain à des projets d’évasion fiscale, de déforestation, d’accroissement de l’exploitation des carburants fossiles, d’expropriation des pauvres et de soutien aux dictatures (Société Générale, BNP, Crédit Agricole, Total, Vinci, Bouygues, Lafarge, Dassault, Bolloré…) (privilégiez des banques éthiques comme le Crédit Coopératif ou La Nef), et votez partout ou vous le pouvez pour les défenseurs de projets alternatifs remettant l’humain, la solidarité et l’environnement au cœur de l’action politique (La France Insoumise, parce que son programme L’Avenir En Commun compile les analyses et remèdes des associations spécialisées, propose un projet ambitieux, cohérent et enthousiasmant qui correspond à ce dont on a besoin ; et c'est même disponible en bande dessinée !).



Notre vie est entre nos mains. Ne laissons pas les survivants de demain nous mépriser pour notre lâcheté égoïste et jouissons dès aujourd’hui de la fierté de nous sentir dignes de notre humanité.

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