Ce monde dans mes entrailles...

On a parfois en nous le pouvoir de tout détruire... ou tout changer...


Un ventre à quatre mains


Ce récit s'est écrit à quatre mains en collaboration avec AmbroisePene qui en est l'initiateur et qui en publie sa version ici : https://my.w.tt/CoMpJ9BXoM. Encore un moment de créativité partagée jouissive et une expérience d'écriture à laquelle je vous conseille de vous prêter !

Ce monde dans mes entrailles...

A ceux qui font l'Histoire.




Introduction

***


J'étais dans mon lit. La lumière était éteinte. Je commençais à m'endormir mais, soudain, je fus saisie par quelque chose d'étrange, d'inhabituel : c'était un sentiment, une sensation étrange, comme un souffle d'une violente douceur ; il était à la fois chaud et d'une fraîcheur remarquable.



***

Je me tournai vers ma fenêtre mais elle était close, rideaux immobiles.


J'inspectai la chambre, scrutant l'obscurité sans déceler quoi que ce soit d'inhabituel.


Pourtant, il était évident, désormais, que quelque chose se passait.


Un sentiment d'urgence montait en moi.


Comme la chaleur s'intensifiait, je ressentis un début de brûlure sur mon corps.


Je remontai le drap, relevai ma chemise de nuit et scrutai mon ventre.


Les yeux exorbités d'horreur, je vis se dessiner sur ma peau une zone plus sombre, rouge, qui s'étendait en cercles concentriques autour de mon nombril, noircissant.


Ma chair commençait à grésiller et, malgré la douleur qui devenait atroce et la peur qui me submergeait, je restai muette de stupeur : une iridescence dorée, comme une flamme crépitante, luisait sur le pourtour des cercles et la zone noire s'étendait autour de mon nombril.


La rougeur atteignait mes seins et mon pubis et, sidérée par la terreur et l'incompréhension, je fixai le point où mon nombril noirci avait disparu.


Il s'était écroulé.


Un point lumineux l'avait remplacé, qui s'élargissait.


Je crus percevoir un souffle de vent qui s'en échappait.


Le murmure d'un torrent.


Le chant d'un oiseau.


Je ne pouvais appeler.


Ni crier.


Ni bouger.


Je fixais le paysage qui se tapissait dans mon ventre et se découvrait en moi peu à peu.


Fascinée, incapable de réfléchir, je me penchai vers cette vallée inconnue et ensoleillée dans mes entrailles.


Et je tombai.


Ce fut à ce moment que je perdis connaissance et passai de l'autre côté.



***


Le néant.


La plus profonde des obscurités m'entourait.


J'étais seule au milieu de cet endroit, de cette chose. Ce qui semblait être le sol m'était aveugle mais je le sentais, je le touchais, tout comme ce qui semblait être le plafond de cet endroit horriblement sombre qui me donnait d'intenses frissons.


J'étais perdue.


Une tache de clarté dans un océan de noirceur.


Il fallait que je sorte de cet endroit ; il fallait que je crie ; mais j'avais l'impression d'être une pierre, un rocher.


J'essayai de crier mais mes cordes vocales étaient bloquées : aucune vibration n'en sortait.


Pourtant, je criais, je criais de toutes mes forces et un écho impossible me renvoyait ma voix, déformée par la folie et la terreur dans ce lieu infernal, aussi vaste et silencieux que l'univers.



***

Où était la vallée que j'avais vue ?


Je palpai frénétiquement mon ventre à la recherche de la béance par laquelle j'étais tombée mais ma peau était lisse et intacte.


Mon nombril souple. Et fermé.


Devenais-je cinglée ?


J'avais beau scruter de toutes mes forces, c'était le noir absolu qui se pressait contre moi.


Je me laissai tomber à genoux et me mis à griffer la terre, seul élément matériel où ma raison puisse s'accrocher, mes espoirs se projeter.


Je grattai, je creusai dans une terre friable et poussiéreuse.


Au bout de ce qui me parut des heures, je sentis une vibration.


Juste sous mes doigts.


Je redoublai d'efforts.


La vibration se mua en ronronnement, puis en un vrombissement de plus en plus assourdissant.


Soudain, le sol entier trembla sous moi et céda.


Je glissai dans l'éboulis, bientôt trempée, luttant pour ne pas couler sous les flots.


Une lumière aveuglante se mêlait à l'eau pour me désorienter tandis que le vacarme de trombes d'eau effroyables s’amplifiait de seconde en seconde, assourdi seulement quand ma tête sombrait sous le flot tumultueux.


Enfin je basculai avec le flux dans une chute vertigineuse, criant par réflexe et m'étouffant dans l'écume.


Je fus précipitée par le fond, presque noyée, sans conscience du haut ou du bas.


Par chance et dans un dernier sursaut de lucidité, au bord de l'évanouissement, je touchai un rocher du bout du pied et poussai de toutes mes dernières forces, enragée par l'instinct de survie, et je crevai la surface, inspirant un air brûlant qui me fit tousser.


Je me débattis pour rester à l'air libre et, par hasard, ma main s'accrocha à une branche que j'agrippai avec hystérie, tirant pour me hisser sur la berge.


Je faillis abandonner cent fois mais la peur, l'envie de vivre, le besoin de m'en sortir reprenaient le dessus et, enfin, je m'abattis sur le flanc et roulai sur le dos, les yeux ouverts sur un ciel vert sombre.


Je souriais, haletante, pleine du bonheur simple de respirer.



***


J'étais enfin arrivée dans ce monde enchanteur dont je rêvais !


J'étais heureuse face à cet univers verdoyant, grandiose : des oiseaux aux mille couleurs volaient dans le ciel entre les nuages ; l'air était frais et je le respirais à grandes gorgées !


J'étais comme au Paradis. Le sentiment qui m'envahissait était indescriptible.


Je me relevai, lentement, et je pus observer ce spectacle fourmillant de vie, de bonheur et de couleurs. De grandes montagnes, titans de pierre, surplombaient en l'entourant ce paysage de rêve comme les rebords d'un plateau.


Au loin, dans l'ombre de ces montagnes, j'apercevais des villes et, plus près de moi, des villages. Les maisons étaient de briques, les toits de paille.


A quelques centaines de mètres, je crus distinguer dans le soleil couchant les silhouettes d'enfants et d'adultes dansant autour d'un feu. La fumée sortant des cheminées des chaumières fusionnait avec les nuages. Cette fumée légère flottant dans les airs apportait vers mes narines une odeur merveilleuse d'orange et de poulet rôti. Je décidai donc de m'approcher de ce village.


Tel Thésée suivant le fil d'Ariane dans un labyrinthe de merveilles, je marchais. J'étais heureuse.


Le sourire radieux, guidée par ce parfum, je n'étais plus qu'à un kilomètre du village.


Pourtant, j'avais l'impression que j'aurais déjà dû y être arrivée.


Mais ce n'était pas le cas. J'étais encore très loin de ma destination ; je dirais même que plus j'avançais et plus j'avais l'impression de m'éloigner. Je ne comprenais plus rien.


Malgré cette incompréhension, je continuai néanmoins à marcher, déterminée à arriver.



***


Indéniablement, il y avait un problème.


J'avais beau accélérer, ma destination me demeurait de plus en plus inaccessible.


Je me mis d'abord à courir mais la distance entre le feu de camp et moi se creusa.


Alors je m'arrêtai et m'assis en tailleur sur le chemin poussiéreux, les yeux sur le feu, l'esprit bouillonnant de questions et d'émotions contradictoires.


Je me remémorai soudain qui j'étais et d'où je venais, comprenant tout en la brisant que j'étais victime d'une illusion : mon euphorie de tout à l'heure n'était pas normale.


J'aurais dû être stupéfaite, effrayée, circonspecte. Au mieux méfiante.


Et j'avais foncé bille en tête alors que je venais de manquer me noyer.


C'était incompréhensible.


Comme si, l'espace de quelques heures, j'avais été une autre.

Comme si je m'étais perdue dans un rêve.


Un cauchemar.


Peut-être y étais-je encore ?


- Qui peut dire ce qu'est la réalité ? dit une voix grinçante derrière moi. N'est-ce pas ce que notre esprit perçoit ? continua-t-elle tandis que je me retournais en tous sens pour en trouver l'origine. Tout n'est-il pas qu'illusion de la pensée ?


Alors que ces derniers mots flottaient encore dans les ténèbres, une silhouette claire apparut devant moi, traversée par la lueur lointaine du feu de camp.


Mon esprit buta sur cette information et, fatigué ou bloqué sur cette irrationalité, accepta le reste de cette absurde rencontre : mon visiteur était un grand squelette maigrelet, tout en os et sans plus aucun oripeau ou accessoire, à l'exception d'une cigarette dont l'extrémité embrasée rougeoyait dans le noir, dessinant des arabesques lentes lorsqu'il la portait à ses mâchoires.


De manière inconcevable, la fumée était aspirée et s'entassait dans sa cage thoracique où elle formait des volutes changeantes avant d'être recrachée en un panache sinueux qui s'entortillait avant de se fondre dans la nuit.


J'étais si fascinée par tout ça que je ne songeai même pas à m'effrayer de la situation.


Le squelette s'assit face à moi et fit tomber sa cendre d'une pichenette avant de reprendre une bouffée.


Enfin, je retrouvai un peu de contenance :


- Qui êtes-vous ?


Sa tête se renversa en arrière et un rire impossible jaillit de ses mâchoires.


- Tu ne me reconnais pas ? murmura-t-il quand son hilarité se fut calmée. Pourtant, tu ne peux me porter plus près de ton cœur !


Et il répartit d'un grand rire devant mon air perdu.


- T'es trop drôle, bichette ! lâcha-t-il enfin après un moment.


Il laissa planer un silence et m'acheva :


- Je suis toi.



***


Aussitôt je fus prise d'un vertige étouffant ! Ma vue devint floue ; je ne sus plus où j'étais ; la chose blanche et maigre qui me regardait, ce squelette qui avait l'air si aimable, me sembla brusquement étranger, malfaisant : sa tête se mit à tourner ; il la prit entre ses mains puis la lança en l'air pour finir par la rattraper. C'était une vision cauchemardesque. La chose blanche émit un son : au même instant, d'autres squelettes multicolores se rassemblèrent autour de moi et se mirent à danser.


Ils riaient, ricanaient. Leurs voix étaient insupportables ! Ce n'étaient pas des voix : c'étaient des cris, des hurlements, des grognements infernaux, des vrombissements, des rires malsains de démons aux mâchoires qui claquaient en rythme. C'était une danse macabre.


Ces monstres continuaient de danser alors que le paysage verdoyant laissait place aux ténèbres absolues, à un paysage de désolation aussi chaud qu'un désert.


Aussi horrible que l'enfer !


Oui, c'était ça : c'était l'enfer qui se dessinait devant moi et ces créatures qui dansaient et chantaient étaient des démons voulant vendre ma pauvre âme innocente au diable !


Je l'aperçus d'ailleurs au loin, en haut d'un volcan, à l'amont d'un fleuve de lave bouillonnante.


Cette chose aux cornes de bouc, aux yeux de serpent, au nez d'éléphant, au corps d'hippopotame et à la peau rouge sang m'observait de son regard perçant et profond comme si je faisais partie de lui, comme s'il faisait partie de moi.



***


- Viens, mère ! me cria-t-il de sa voix grave et implacable. Viens enfanter avec moi un nouvel univers !


Autour de moi, les squelettes luisaient désormais de l'éclat du feu et, cherchant une issue à mon cauchemar, je baissai les yeux vers mon ventre.


J'étais nue et ma peau s'était enflammée ! Je ne ressentais pas la douleur et ma chair ne se consumait pas, ce qui m'évita de basculer dans la démence - si ça n'était pas déjà fait -, mais des flammes léchaient mon corps, projetant derrière les squelettes des ombres terrifiantes !


Dans un sursaut d'instinct de survie, je sus ce que je devais faire : je posai mes mains sur mon ventre et me concentrai.


Les flammes grandirent et les squelettes se tournèrent vers moi en cessant leur danse.


Je hurlai de rage et de triomphe et une vague de feu s'abattit sur eux depuis moi, les réduisant en cendres inertes et silencieuses.


Enfin !


Le démon sur son volcan hurla de dépit mais, libérée de ma peur, j'irradiais de puissance ! Un feu destructeur qui me mettait à l'abri de tout !


Au loin, je revis le feu de camp que j'avais cherché à rejoindre : ce n'était pas plus un feu que moi l'instant d'avant !


D'autres brasiers, partout dans la plaine, se révélaient à moi. Des dizaines, des centaines, des milliers : partout, de nouveaux foyers apparaissaient.


Des victimes comme moi de ce lieu maléfique ?



***


Je n'en sus rien car tout à coup le sol sembla se dérober sous mes pieds.


Ce paysage laissa de nouveau place au néant le plus noir. Mais à peine eus-je le temps de le voir qu'une force invisible m'attrapa et me poussa vers ce que je pensais être le haut.


J'avais l'impression de perdre toute la lourdeur que j'avais accumulée sous cet intense stress : je devenais aussi légère qu'une plume. La chaleur du lieu disparaissait tout comme l'impression que ce lieu me faisait ressentir.


J'étais enfin libre ! Libre de retourner enfin dans mon corps que j'observais désormais en-dessous de moi. Je respirai donc une grande gorgée d'air frais et fermai les yeux.


Quand je les rouvris, j'étais dans mon lit.



***


Je palpai fébrilement mon corps, à la recherche des stigmates de mon voyage, mais tout était désespérément normal.


Je me mis à réfléchir comme jamais à la signification de ce songe terrible.


Enfin, je compris.


Mon mariage, demain, avec ce tyran.


Et, bientôt, son héritier dans mon ventre.


J'avais eu dessein de me tuer une fois son épouse, afin de fuir le monstre qu'il ferait germer en moi et de le couvrir de l'infamie du veuvage et du soupçon de ma mort.


Mais mon songe m'avait montré une autre voie : nourrir en moi un feu vengeur qui brûlerait ce démon et son empire brutal.


Un brasier purificateur pour que l'humanité retrouve sa bonté.


Je me rendormis en caressant mon ventre.



***



Bonus - Les plaisirs de co-écrire

Pour ma nouvelle co-écriture, je voulais profiter de l'occasion pour présenter l'exercice et en vanter les mérites.


Écrire seul, c'est dérouler un fil intérieur plus ou moins conscientisé qui vient projeter ce qu'on est hors de nous. C'est jouissif, mégalomaniaque, schizophrénique et psychanalytique, oui.


Mais écrire à plusieurs, c'est confronter ce qu'on est à l'altérité, stimuler notre créativité, questionner de manière imprévisible notre imagination et, de fait, créer autrement et élargir ses horizons.


C'est une expérience plaisante et enrichissante, parfois déstabilisante mais source de progrès.


En effet, écrire avec autrui, c'est entrer dans la mécanique intime d'un autre, se décentrer, apprendre de notre camarade d'écriture.


Quelques conseils :


Vous pouvez bien sûr échanger au préalable mais moins vous vous mettrez d'accord a priori et plus vous serez libre de jouer l'un avec l'autre, de vous surprendre vous-même et mutuellement.


En revanche, n'hésitez pas à vous expliciter respectivement vos intentions dans vos choix d'écriture afin de grandir l'un de l'autre.


Utilisez une plateforme adaptée : privilégiez un pad. Celui de Googledoc a l'inconvénient d'être sur Google mais l'avantage de bénéficier de la puissance de ce géant et, donc, d'une stabilité et d'une certaine performance de l'outil. Pour ceux qui ne connaissent pas, c'est un logiciel de traitement de texte basique sauvegardé en ligne et accessible à plusieurs. On peut donc y travailler à plusieurs, simultanément ou non, enrichir ou commenter les propositions des collaborateurs. Le tout sur un document unique accessible à tous.


Comme dans tout travail au long cours, pensez à sauvegarder sur d'autres supports en cas de défaillance humaine ou technique.


Vous pouvez écrire au gré de vos envies et/ou du projet mais l'alternance chronologique est le meilleur moyen de prendre du plaisir ensemble en se surprenant l'un l'autre, en s'offrant la primeur d'une suite qui étonne. Plus qu'une alternance de phrases/paragraphes/chapitres/points de vue, je vous conseille d'alterner les scènes, que chacun son tour propose un ensemble d'éléments cohérents qui fait suite à ce qui précède et offre pour le collaborateur des alternatives ouvertes.


Enfin, limitez le nombre de collaborateurs à ce qu'un humain peut affronter comme situation d'interaction créative : entre 2 et 4.


Lancez-vous !

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