La corde à sauter

Que le ciel est vaste pour qui prend son envol et l'université devient parfois un bourbier...


Ce texte est le fruit d’une expérimentation faite dans le cadre de ma première année de licence, et plus particulièrement d’un module d’enseignement sur le surréalisme, notamment sur Antonin Artaud et son Ombilic des Limbes et Henri Michaux et ses Espaces du dedans, en passant par le Comte de Lautréamont et ses Chants de Maldoror. Il s’agit pour moi d’un moment fort de conceptualisation stylistique et de libération littéraire. Dans une ambiance délétère qui emprunte à la dépression étudiante d’un campus trop vain, j’y explore linguistiquement l’explosion des limites dans une vie qui implose…

La corde à sauter

A l'aube,

parce qu'elle succède à la nuit.


Les vagues de lumières m’enlèvent vers d’autres soleils… Des soleils rouges aux reflets bleu… Des nuages plein les yeux et les mains dans l’eau du ciel… Je vole Je vole Je vole Je vole Je vole Je vole Je vole… A l’infini… Une étoile dans mon cœur chante des larmes d’euphorie… Et j’ai beau souffler sur les braises, les automobiles ne se retournent pas et les téléviseurs vomissent sans faiblir des torrents de médisance et de chiens errants dans les rues de mon Ciel… Si bleu… De ce bleu si vert si jaune si rouge… Rouge sang… La fumée, toujours, monte, toujours, vers des astres de l’infini cosmos qui s’élève en ma tête et me couche en des bras qui sont morts de joie et de délire… Violence Violence Violence… Et je crie et je hurle et je rie et je brûle d’un feu qui me glace les orteils sous mes chaussettes de verre qui me tassent qui me tassent qui m’agressent qui me tuent à petits feux de joie dans une buée de ma vie qui se condense et me quitte et me rejoint dans ce froid qui tremble et qui claque et qui Noir…



***



Boum… Boum… Boum… Un bruit sourd m’écrase la tête de ses chariots de lumière qui s’éveille… Boum… Tout tourne et tout danse et tout moque la nuit qui est passée… Boum… Boum… La machine reprend son insatiable et insupportable labeur de pensée, penser toujours, penser tout court, penser trop loin, trop fort… Trop mal… Ma tête et mon cœur m’oppressent d’une chape de plomb… Boum… Dehors, les bruits de cette ville qui me fuit, que je hais et qui m’attend… Boum… Des klaxons, des sirènes, des aboiements, des rires, des cris, des musiques… Boum… Tous ces quotidiens qui me meurent… Toutes ces vies que je méprise et qui me torturent… Boum… Ouvrir un œil… Juste un, pour voir… Boum… Trop dur… Encore, essayer toujours… Boum… J’y suis presque… Dix heures quarante-trois… Boum… Cette lumière aveuglante qui me poignarde la tête ! Boum… Et cette journée qui m’a retrouvé ! Boum… Dormir… Dormir d’un sommeil lourd et sans rêve… Un sommeil pour des siècles… Mourir, peut-être ?

Boum… Je bouge mes membres courbaturés… Douleur… Craquements… Boum… Mes os de verre interminables semblent vouloir céder plutôt que se mouvoir… Boum… Le lit est trempé de sueur, peut-être… Je ne sais pas… Je ne sais plus… Et cette souffrance, partout, totale, toute en aiguilles de feu et en étaux de barbelés… Boum… Et ce sang qui ne veut pas se figer pour me laisser en paix ! Boum… Un nouveau coup d’œil au réveil… dix heures quarante-cinq… Seulement… Déjà ! Et mes cours qui commencent dans seulement un quart d’heure… Boum… Vains cours… Nouvelle tentative pour reprendre le contrôle de mon corps… La douleur - Boum - est intense mais - Boum - mes membres ne cassent pas - Boum - et mes articulations coopèrent malgré elles… Boum… Je parviens peu à peu à me mettre sur le dos… Je soulève prudemment mes paupières… Boum… De la fenêtre, entre les rideaux, des rasoirs blancs viennent me lacérer les yeux et la tête… Je referme les yeux pour me protéger. Boum… Il faut que je me lève… Encore…

Je repousse doucement la couette trop lourde qui m’emprisonne… Boum… Je laisse pendre mes jambes fatiguées sur le côté du lit et je commence le périlleux exercice de me redresser… Boum… Boum… Boum… Tout tourne de plus en plus vite, tout tangue et virevolte et cherche à me faire rendre les armes… Mais je tiens bon. Je commence à rassembler les quelques forces qui me restent… Boum… Opération accomplie…

Dix heures cinquante-deux… Tant pis pour le cours de littérature… Boum… Les boniments de l’autre con-graissé tomberont aujourd’hui dans d’autres prudes oreilles que les miennes ! Boum… Des odeurs… Des odeurs soudain… Par essaims… Une cavalcade d’odeurs se jette à son tour à mon visage pour me faire plier… Boum… Mais je résiste… Je me traîne vers la douche… Boum… Le jet d’eau, en me lavant, effacera peut-être cette autre nuit, et toutes ses sœurs, et tout mon cœur… Une autre journée commence…



***



« - Hey ! David !? Encore une panne d’oreiller ce matin ?! Tu voudras que j’te passe mes notes ? » me lance l’ahuri de service, à peine ai-je franchi la porte du bâtiment de Lettres. Pourquoi faut-il toujours que chaque lieu que je fréquente génère des imbéciles, des crétins optimistes et heureux de leur bêtise, qui semblent flotter dans une sorte de grâce ? La stupidité serait-elle le seul moyen d’être heureux ? L’Homme a-t-il à ce point anéanti tous ses futurs qu’il doive s’exterminer lui-même afin de s’aveugler davantage encore ?!

« - Mmmmm… , j’élude habilement. Désolé, j’ai un autre cours qui commence ! Je file ! » Et je le plante là, ce grand légume pas mûr et déjà blet, l’air déçu et plus pathétique que jamais. Je souris à l’intérieur d’un sourire aux dents crochues et à la langue sifflante. Je trompe, je mens, j’hypocrite chaque jour un peu moins. Je sens peu à peu la bête qui me dévore gagner du terrain sur mes belles couleurs qui, une à une, se ternissent et s’obscurcissent, dégorgeant les unes sur les autres, s’écoulant en une lavasse de plus en plus écœurante… L’ombre d’un délétère remords s’évanouit déjà devant cette évidence : comment respecter ce qui est contre nature ? Comment même partager quoi que ce soit avec ces tarés dégénérés qui complaisent et commettent leurs restes d’esprit dans la fange des discours dérangés de la putréfaction morale des temps modernes ? Je hais ! Je hais ! Je hais ! Je hais ce monde et tous ses crétins ! Je hais cette université qui n’existe que pour célébrer son immonde suffisance avec la classe d’un remorqueur russe qui fuit sang, fioul et honneur à travers la Baltique. Je hais mes parents qui m’ont poussé à venir ici ! Je hais mes soi-disant amis qui sont devenus de ces adultes qui rient et qui fument et qui mangent à des tables du souvenir et savent tout et ne font rien. Je hais ! Je déteste ! J’abhorre ! J’exècre ! J’honnis ! Je maudis ! Je rage ! Je maudis ! … … … …

Où sont partis les rires qui peuplaient ma cage aux oiseaux ? Je voulais cueillir les fleurs de la vie et entretenir ce précieux jardin ; je voulais peindre et déclamer la Beauté du monde ; je voulais façonner cette beauté ; je voulais - et je sais que j’aurais pu (que je pourrais encore…) - faire que cette beauté existe et enfante… Toutes ces Delphine, Morgane et autres Sarah, belles, merveilleusement vaines et terriblement insignifiantes qui étaient un début de réponse à mon âme lacunaire, et qui se sont diluées dans les défections sociales des caniveaux de l’Humanité ! Et mes parents, ces infâmes sourires aux étreintes empoisonnantes et aux éloges étouffants ! « Mon fils parfait ! » disait l’une… « Il ira loin ! » disait l’autre… Et de se répandre en projets et merveilles de grandiose sur un fils qu’ils ne connaissent pas, que je ne connais pas et qui m’a volé mes parents ! Je le hais, cet impudent qui, peu à peu, sournoisement, a pris ma place dans le cœur de mes parents, tandis que, insouciant, ma route m’entraînait plus loin vers des cieux moins lumineux ! Je maudis cet imposteur, cet ange, ce résidu de promesses, qui s’est cru autorisé à me voler ma vie pour me la rendre fanée…

« - Wech ! Ma couille ! » m’interpelle subitement une voix qui ne m’est pas inconnue et qui me tire de mes mauvaises pensées. S’avance vers moi l’archétype même de l’anti-héros, la preuve par l’exemple de la déchéance de nos sociétés, la caricature d’un être humain qu’on retrouve de plus en plus souvent dans la rue où elle effraie que sur les murs où elle amuse : Max. Le dealer du coin. Mon… pourvoyeur… « Wech ! Mec ! ça pète ?! T’as fait bon voyage !? » Et d’accompagner son numéro de toute une gestuelle bien rodée, toute en arabesques de bras, en pointages de doigts, en déhanchements et ronds-de-jambes qui me font intérieurement hausser les épaules. Simultanément je pense : « Quel connard, ce type !!! » et « J’suis content d’le voir ! ». Il continue sa prestation, un peu plus bas, me susurrant presque à l’oreille, à la façon d’amants complices sur l’oreiller de la félicité : « Si t’as aimé les derniers starters que j’t’ai r’fourgué, W’allah ! tu vas m’supplier d’te laisser toucher mes nouvelles petites merveilles ! » Je frissonne soudain. Ce type me dégoûte. Malgré moi, je lui demande le prix. Trente euros la pilule… Justement, il me reste encore un peu de l’argent que m’ont envoyé mes parents… Une petite voix, au fond de moi, presque un murmure agonisant, me souffle de refuser l’offre et de partir. Mais mes mains, elles, ne semblent pas être de cet avis. J’ai à peine le temps de réaliser ce qui se passe que, déjà, j’ai payé et empoché quelques cachets, et que Max a disparu, en quête d’autres… contacts. dans ma poche, ma main transpire sur les petits sachets. Mon cœur accélère sa course. Boum… Boum… Boum… Boum… Boum… Bientôt, je n’entends plus que ça, ne pense plus qu’à ça. Plus de cours, plus d’amis, plus d’avenir, plus de passé, plus de pensée, plus de vie. Rentrer chez moi. Plus rien d’autre ne compte que cette petite bille qui me promet de délicieuses délivrances. Le murmure qui me rappelle, alarmant, que je ne dois pas, que c’est dangereux, que je vais le regretter, je ne l’entends pas… Il est onze heure quarante-cinq et la journée se termine.



***



Le velours noir d’une nuit chatoyante m’enveloppe et me soulève… Des arcs-en-ciel à la chaleur humide s’écoulent en mes veines dilatées comme des océans… Des vagues entières de bateaux de lave pastels déferlent sur moi et me coiffent d’un nuage lumineux qui, lentement, tourbillonne et s’insinue en ma tête, remplaçant mon âme par une brume tiède et colorée d’indifférence étrange… Je ne suis plus que vent, un vent vide et partout et toujours et absent… N’être plus qu’être ce qu’on n’est jamais… Et je souffle et je joue entre les nuages verts, un vent zigzagant et jaune violacé secouant mes ailes de plumes de fer… Soudain, le soleil ! Foyer gigantesque dans lequel j’aspire à brûler ! Œil immense et brillant dans lequel je m’aveugle ! Laisse-moi te toucher ! Voler un instant seulement à cheval sur l’un de tes beaux rayons ! Mais, que fait cette zébrure rougeoyante, incandescente ?! Elle fonce vers moi à trop vive allure ! Ne m’a-t-elle pas vu ? Je me tourne et cours dans une gelée glacée pour échapper à ce trait redoutable décoché par le Démon ultime et qui sait toujours où je vais… Je me débats mais me désarticule… La gelée n’était que bombes liquéfiées, et elles explosent soudain les unes après les autres, dans une cacophonie terrifiante qui m’arrache les oreilles… Je lutte contre ces mouches qui me dévorent, mais les bombes sont couteaux, sont poignards, et sont larves, qui me déchiquettent me déchirent me détruisent me disloquent… Et mes membres un à un sont arrachés à mon âme et mon esprit se pend aux ailes d’oiseaux de feu pour chercher le salut, mais ce sont des serpents, des araignées, qui partout guettent et tissent, trament et veillent, que ma vie soit mort et ma mort douloureuse, langoureuse, impossible… Et je nais et je meurs et je nais et je meurs, sans pouvoir décider qui je suis ni où ni comment ni pourquoi ni même jusqu’où ? Que sont ces yeux qui partout me transpercent ? Et ces ventouses qui s’agrippent et m’aspirent de partout à la fois ? Et cette bouche monstrueusement grande, plus que tous les univers de l’imagination des petits jusqu’aux grands, qui s’approche pour m’embrasser, m’étreindre entre ses dents et m’aimer dans la souffrance, qui se penche et s’approche et je ne peux rien faire et je tombe quand elle m’avale dans son ciel glacé d’une nuit effrayante aux astres acérés et aux manteaux de peau et de sueur… Des larmes partout me noient et dessèchent mon cœur qui s’épuise et, dément, court sans haleine vers une mer de couteaux accueillants qui sourient tendrement… Une pluie de tiges tranchantes s’abat soudain pour clouer au ciel et au fond des Enfers les morceaux de moi que je cherche toujours et me coupe et me coupe et me coupe en rondelles carrées qui susurrent des hurlements de folie et de douleur… Des montagnes… Partout… Des blocs titanesques… Des continents aux bords effilés qui se jettent pour m’ensevelir sous un manteau de glaces brûlantes… Non !… Je ne veux pas mourir de cette vie si purulente ! Non ! Pas ces crochets qui m’enracinent dans des sables aux mouvances étranglantes et humides ! Et mon sang qui s’échappe trace des autoroutes verglacées vers les abysses tentaculaires de mon âme qui s’étire et s’étiole dans des couloirs de verre cassant et lacérant… Et ces fleuves qui se soulèvent ralentissent peu à peu leur cours et tout s’arrête peu à peu face à une lumière Noir…



***



Pchhhhhh… Pchhhhhh… Pchhhhhh… Pchhhhhh… Des vagues… Pchhhhhh… Douloureuses… Pchhhhhh… Un ressac… Pchhhhhh… Obsédant… Pchhhhhh… Rassurant… Pchhhhhh… Effrayant… Pchhhhhh… Ma poitrine qui se soulève… Pchhhhhh… Au rythme des vagues… Pchhhhhh… Et, plus ténu, un son… Pchhhhhh… Régulier… Pchhhhhh… Insistant… Pchhhhhh… Des voix maintenant… Pchhhhhh… Lointaines… Pchhhhhh… Floues et inconnues… Pchhhhhh… Des mots qui résonnent avec une froide violence… Pchhhhhh… Au fond de mon crâne… Pchhhhhh… Déserté… Pchhhhhh… Traumatisme… Pchhhhhh… Réanimation difficile… Pchhhhhh… Overdose… Pchhhhhh… Séquelles… Pchhhhhh… Sûr de rien… Pchhhhhh… De rien… Pchhhhhh… Rien… Pchhhhhh…



***



Des bruits de pas… Des voix… Des échos… Des sons étranges qui flottent… Des musiques stridentes… Au loin, des voitures… La ville… La Vile… Où suis-je ? Que se passe-t-il ? Mes pensées tournent en ma tête… Mon esprit est confus… Je ne me rappelle de rien… Si… Juste une impression de flottement… J’étais chez moi… Les cachets de Max… Je les ai tous avalés d’un coup… J’ai dû dormir longtemps… Pourtant, je me sens vidé, épuisé… D’abord, ouvrir les yeux… Toujours… Mes paupières sont particulièrement lourdes… J’entrevois un rai de lumière qui me transperce, m’enflamme le crâne… Boum… Migraine… Boum… Les yeux fermés, j’attends que la douleur passe… Je commence à comprendre que quelque chose ne va pas… Je ne suis pas chez moi… Ces bruits… Ces voix… Je suis à l’hôpital… Boum… Boum… Boum… Une bouffée d’anxiété m’oppresse subitement, emballant mon pouls… Mes parents… Ils vont être au courant… Ils doivent déjà avoir été prévenus… Je tombe en moi, dans une vertigineuse chute glacée… Nouvelle tentative pour ouvrir les yeux… La lumière semble moins forte, tamisée… L’effort m’épuise… Sans avoir la force de tourner la tête, je regarde autour de moi… Ma mère me tient la main… Mon père est assis dans un fauteuil, de l’autre côté du lit… Ils ont l’air de dormir… Soudain, je réalise… Terreur… Un hurlement de peur m’emplit sans pouvoir sortir, je me débats dans l’immobilité, devant mes parents assoupis : je suis paralysé ! L’horreur de la situation me frappe crûment et, accablé et désespéré, je sens une grande faiblesse qui m’étreint et me fait tourbillonner jusqu’à perdre connaissance…



***



Deux semaines… Encore deux semaines à tenir… Deux semaines avant la sortie… Les docteurs trouvent mes progrès très positifs. En effet, je n’aurai bientôt plus besoin de béquilles, et je parle déjà presque normalement. Mes parents, rassurés par la bonne volonté que je mets à me soigner, ne viennent déjà plus me voir qu’une fois tous les trois jours. Mon père parle de reprendre le travail… C’est bien qu’ils viennent moins souvent. Je retrouve un peu d’autonomie, et faire ma toilette tout seul me permet de nouveau de mieux pouvoir me respecter. Par ailleurs, leur présence me met mal à l’aise. Je vois bien qu’ils sont perdus. Ils me regardent à la fois comme un enfant fragile à leur charge et comme un étranger… Pas moyen d’en parler… Je ne peux pas… Et ils respectent mon silence… Hélas… Il semble que nous ayons tacitement passé un pacte : ils ne me questionnent pas, et je fais de mon mieux pour me rétablir…

C’est décidé : je ne toucherai plus à la drogue. Trop dangereux… J’ai tellement mieux à faire. Je vais reprendre mes cours de peinture : je sens désormais au fond de moi des couleurs et des formes qui n’aspirent qu’à se répandre sur ce monde avarié pour le nettoyer de son obscurité… Je vais aussi davantage m’impliquer, dès mon retour, dans les mouvements étudiants : s’il faut soigner notre Terre agonisante, c’est à nous, jeunes, de nous mettre sérieusement au travail. Assez de paroles en l’air ! Je me fais aussi le serment solennel de ne plus manquer mes cours sans une légitime raison : ce ne sera qu’à partir d’une véritable place dans cette société que je pourrai la changer, l’influencer. Je deviendrai professeur… Je me battrai pour que ne soient pas répétées les erreurs du passé… Je me suis remis à l’écriture… Des poèmes… Ils m’aident à nettoyer mon âme, à évacuer toute cette bile qui me rendait faible… Ils ont une certaine force… Peut-être vais-je pouvoir concrétiser mon vieux rêve de publication ?…

C’est une situation trop intenable ! Dans un mois, à Noël, puisque je rentre chez mes parents, nous allons parler de tout ça, de moi, d’eux, de nous… Nous devons crever l’abcès… Il faudra bien que j’aie le courage : je veux retrouver mes parents, et je veux qu’ils rencontrent enfin leur fils réel… A l’idée de cette conversation, j’angoisse et suis excité à la fois… L’avenir me dira ce qu’il en est… En attendant, je me concentre sur mon rétablissement…

Il semble que les symptômes du manque soient très diffus. Je me concentre sur ma thérapie et la drogue n’est plus qu’un mauvais souvenir… Une certaine fierté m’envahit à chaque nouvelle victoire sur mon obscur ego… Je revis…



***



« …pez pas ce concert exceptionnel ! Et tout de suite après cette page de publicité, les Dire Straits dans leur nou-… » J’éteins brusquement mon radio-réveil, désorienté. Où suis-je ? Soudain, tout me revient en mémoire : le retour chez moi, les cours… Un poids s’abat sur ma poitrine : dans une heure, mon cours de littérature… Mon pouls s’accélère et je suffoque… Non ! Ne pas paniquer ! Faire comme le docteur m’a dit : fixer le plafond et respirer profondément en ne pensant qu’à un kaléidoscope de lumières mouvantes. Peu à peu, je retrouve un rythme cardiaque et une respiration normale. Je me lève et vais me préparer…

Le campus… Immense… Une fourmilière de l’infiniment anonyme… Un univers hors des univers… La fac. Je prends mon courage à deux mains, je respire un bon coup, et je reprends ma marche vers le bâtiment des lettres…

« -Eh ! David ! Y’a longtemps qu’on t’a pas vu ! J’commençais à penser qu’t’avais arrêté les cours et qu’t’étais allé t’faire embaucher comme livreur de pizza ! Où est-ce que t’étais ? » Je me retourne lentement. Rémi. Ce joyeux imbécile ! Il m’a presque manqué avec sa naïveté rafraîchissante ! Un sourire m’échappe et je le salue. Je n’y crois pas moi-même : je suis content de le voir ! « - J’ai dû m’absenter un petit moment, histoire de me remettre de… d’un petit accident… » lui réponds-je, mentant à peine, mais me sentant rougir de honte comme jamais. « - Si tu veux, j’peux t’prêter mes notes… T’en auras besoin pour les partiels… » me propose-t-il, apparemment gêné, peut-être effrayé à l’idée que je l’envoie balader de nouveau, comme au bon vieux temps… L’ombre d’un remords me pince le cœur. J’ai vraiment été un salaud avec ce type. Il n’est peut-être pas très malin, mais il a vraiment le cœur sur la main… « - J’te remercie… C’est vraiment sympa… » lui dis-je, réellement surpris de le penser sincèrement. Nous nous mettons d’accord pour aller en faire des photocopies dès demain et, côte à côte, nous nous dirigeons vers le prochain cours…

La journée s’achève sur une sensation blessante de demi victoire. J’ai assisté à tous mes cours et pris des notes exemplaires. Mais, toute la journée, une impression de malaise m’a serré la poitrine. J’avais l’impression d’être un fantôme parmi tous ces étudiants. Sans cesse, mon esprit a vagabondé… Le sentiment de ne pas avoir ma place en ce monde, que rien n’est fait pour moi, que ma solitude n’est pas le fruit de malencontreux hasards, mais de ma nature-même… L’idée que je n’ai rien à faire ici, que mes projets, si grandioses soient-ils, ne sont qu’illusion à mes propres yeux, destinées à me faire croire que je suis utile, que ma vie sert à quelque chose… Mais je sens bien, au plus profond de moi, la vanité de mon existence, de mon inutilité pathétique… Qui se souviendra de moi, si je meurs ce soir ? Mes amis ? Je n’en ai plus ! Mes parents ? Ils regretteront un fils que je leur ai déjà fait perdre ! Non, rien ne m’attend ici… Tout est trop dur… Être prof ? Pourquoi ?! Suis-je si merveilleux que je puisse me considérer comme indispensable en ce métier ? Changer le monde ? A quoi bon ! Tout le monde semble se réjouir de sa lâche agonie qui dispense des interrogations sur l’avenir et des remises en question de notre propre intelligence ! Peindre ? Écrire ? Qui voudra m’acheter tout ça ? Qui s’y intéressera ? C’est une thérapie pour moi : mon insignifiance ne doit pas pouvoir inspirer d’autres êtres…

Mes pas m’entraînent à travers le campus sur les sentiers de ma déprime, et je plonge de plus en plus profondément dans la mélasse visqueuse et nauséabonde de mon être intérieur… Un vertige sans image escorte ma chute en mes bas fonds… Et la nuit-

« - Wech ! Où t’étais ma couille ?! J’me faisais du soucis pour mon meilleur ami… et client ! » Max… Il s’approche de moi comme un rapace plongerait sur sa proie, et, brusquement, je me retrouve vidé, sans défense, anéanti… « - Faut fêter ton retour, mec ! Pour te montrer qu’j’suis pas un clebs avec mes amis, j’t’offre un échantillon gratis ! Tu r’viendras, mon pote, j’te l’garantis ! C’est d’la bonne celle-là, fraîchement arrivée de Roumanie ! A bientôt ! » Il me glisse le petit sachet dans la poche et, sans me laisser le temps de réagir, il disparaît dans la nuit.

Figé, je n’entends pas le vent qui souffle à mes oreilles, ni les voitures filant sur la voie rapide, plus loin, ni cet enfant qui crie, loin, très loin, à l’intérieur de moi…

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