Le Grand Choix

Miroir, mon beau Miroir, que vois-tu donc ? Je te vois, toi, et c'est pas beau à voir !


Autre nouvelle de la maturité du trentenaire père et enseignant, ce texte de prospection autobiographique propose une réflexion sur le sens de l’engagement, de la vie et, au final, de ce qui constitue notre dignité d’homme.

Le Grand Choix

A notre reflet dans la glace...

Qu'on soutienne son regard...





Chapitre 1 - Attendre



Le chuchotis de l'eau dans la clepsydre. La brume intangible où se réverbèrent les rayons d'un soleil invisible. Le silence des autres.


On attend.


Impossible de dire depuis quand. D'ailleurs, je suis tout aussi incapable de déterminer un ordre de passage. Comme si on était là, tous, depuis toujours.


Par moments, un pan de nuage se déchire et l'un d'entre nous se lève. Sans être appelé. Sans rien dire. Et il disparaît derrière le mur nébuleux. Sans un bruit. Sans un geste.


Sans pour autant que quiconque s'en inquiète.


Moi le premier.


Ce n'est pas tant qu'on attend : on est seulement là.


Le temps n'est pas long. Pas bref non plus. Il n'est pas.


D'ailleurs, c'est à peine si je suis.


Je ne sais pas non plus pourquoi je suis là. Dans un coin de ma tête, je sais qui je suis, mais cette identité, ce souvenir de personnalité, n'est qu'une information synthétique, une fiche bristol immatérielle, une épure sans émotion.


Je revois ce qui a fait l'intérêt et l'importance de ma vie : ma femme, mes fils, mon boulot, mes écrits, mes engagements. Mais je n'y attache plus d'importance : ce sont les briques inertes d'une existence où s'entassent des milliers d'autres pièces toutes aussi inertes et incolores. Des données, simplement.


Et toutes les pièces de mon parcours s'organisent peu à peu tandis que j'attends passivement. Quelque chose dans mon esprit rappelle, analyse, complète, croise et trie toutes ces informations.


Pourquoi ?


Avec l'éternité, mon bilan se dessine. Parsemé d'étoiles et de trous noirs, il me laisse un goût d'inachevé dans une grisaille poisseuse et terne.


Une vie.


La vie d'un humain.


Ma vie.


J'y discerne mieux le temps perdu, les occasions gâchées, les petites lâchetés et les grands renoncements, les rêves abandonnés et les trahisons distraites. J'y retrouve mes joies et mes triomphes, lavés de l'autosatisfaction facile et réduits à la portion congrue.


Que d'élans, que de désirs, que de volontés avortées ! Que de petits bonheurs aussi, dont j'ai méprisé les attraits et dont la somme, enrobée de la nostalgie de celui dont les mains ne s'accrochent plus qu'au souvenir de ce qu'elles ont tenu, forme comme un trésor à la fois inattendu et dérisoire.


Oui, j'ai fait de bonnes actions. Certes, j'ai aussi eu mes piteuses mesquineries, mes égoïsmes et mes vaines velléités.


Mais qu'ai-je laissé derrière moi ? Qu'ai-je fait de ma vie ?


Je suis prêt.


Les nuées s'écartent et je me lève. La déchirure évanescente m'engloutit.



Chapitre 2 - Voir et choisir



Moi, moi, moi.


Moi.


Ils sont trois ; on est quatre.


Tous moi.


Et je me contemple avec commisération.


Et je m'examine avec sévérité.


Et je me dévisage avec ironie.


Déroutant et évident.


Qui mieux que moi saurait me comprendre ? Qui mieux que moi saurait lire mes silences et percer mes mensonges ?


Je croise longuement le regard de chacun de ces juges qui sont autrui et moi à la fois. C'est un silence éloquent que nous partageons, une compréhension immédiate et éternelle à la fois, une mise à nu brutale et apaisée.


Enfin, Moi-Sévère prend la parole :


- La vie est éphémère ; la vie est éternelle. Elle éclot et se fane pour renaître de ses graines. Changeante et toujours recommencée, elle suit implacablement un chemin semé d'obstacles et bordé de précipices. Elle avance toujours, riche des pas parcourus et des pas à venir.


- La route est déroutante, c'est vrai, concède Moi-Compatissant ; mais les bonheurs découverts compensent les malheurs subis.


Je hoche la tête, serein. J'ignore les enjeux de cette étrange rencontre ; j'ignore ce qui m'attend ; j'ignore si j'ai à perdre ou à gagner ; mais cela n'a plus aucune importance. Face à moi-même, je suis sans excuses mais sans crainte.


- Tu achèves un cycle, reprend Moi-Sévère, et un autre commence. Tu as traversé jusqu’ici ta vie comme un enfant, jouissant du quotidien, ignorant le passé et méprisant l'avenir. Et ton existence s'achève sans avoir commencé.


Un sursaut de dignité ou de mauvaise foi me fait ouvrir la bouche mais Moi-Ironie me stoppe dans mon élan en levant la main et le sourcil :


- L'oiseau dévore les insectes pour empêcher qu'ils ne ravagent la végétation, l'insecte dévore la végétation pour favoriser la diversité des plantes, les plantes filtrent l'eau, l'air et la terre. Et toi ? A quoi as-tu contribué ?


Je sens l'agacement refluer, entre honte et consternation. Je fais défiler sur l'écran intérieur de ma mémoire les images de ma vie, les témoins de mes actes.


- J'ai aimé ! je crie victorieusement. J'ai aimé ma femme et mes enfants et j'ai tout fait pour les rendre heureux !


Moi-Sévère reste impassible ; Moi-Compatissant fait une moue désolée. Moi-Ironique arbore un sourire cassant.


- Tu as aimé en égoïste qui cultive les fruits dont il est seul à jouir, et tu laisses derrière toi un foyer dévasté, une famille isolée. Cet amour n'a profité qu'à toi, rayonnant à la ronde comme une dépendance qui te grandissait. Tu n'as rien fait de grand.


Ma gorge se serre ; je me mords la lèvre. A la lumière de cette interprétation, je me repasse le film de ma vie de mari et de père, heureux dans ma bulle, quatrième roue d'un véhicule stable roulant pour lui-même et sans les autres et que je laisse déséquilibré.


- Mes écrits ! je supplie soudain, avide de reconnaissance.


Chacun de mes juges s'enfonce dans une condamnation évidente de mon argument, le troisième se fendant même d'un ricanement.


- Tu parles, Charles ! Écrivaillon prolixe en élans lyriques mais incapable de discipline, qui te caches derrière un écran pour mieux te persuader que tu t'adresses au monde et qui cherches à susciter l'admiration plus que le révolution ? C'est ça que tu cherches à faire passer pour un grand œuvre ?


La boule dans la gorge a métastasé dans mon ventre un sac de nœuds de vipères dont les morsures m'arrachent de silencieuses larmes. J'essaie de parler mais mon chevrotement me paraît ridicule.


- Mon engagement politique et écologique ? Mon bénévolat ? J'ai fait plus que beaucoup et j'ai sans doute poussé bien des gens à me suivre !


Moi-Compatissant cache son visage pour m'ôter à sa vue tandis que Moi-Sévère secoue lentement la tête de gauche à droite, transpirant la désapprobation par son regard et son expression comme par sa posture raide et crispée. Moi-Ironique essuie une larme d'hilarité tandis qu'il glousse de plus belle.


- Donner un peu d'argent de manière automatique, sans y penser, à des associations dont tu oublies le nom, participer à quelques discussions politiques, distribuer quelques feuillets qui ne sont même pas lus, manger discrètement végétarien et bio pour ne pas vexer les mangeurs de viande et les autres consommateurs qui ne font pas cet effort, vanter l'écologie et ne rien changer à ta vie, opter pour une banque éthique dans le quasi secret, donner une poignée d'heures de cours de langue à quelques réfugiés qui manquent de tout dans un océan de miséreux ? Un beau catalogue du dérisoire ! Beaucoup de bruit pour rien !


Alors j'éclate, en sanglots :


- Mais qu'est-ce qu'il aurait fallu que je fasse de plus, alors ?


- Mais, répond Moi-Ironique sur le ton caustique de l'évidence articulée à un demeuré, la même chose avec du panache, du bruit et de la constance ! Aller au bout de tes principes et assiéger chaque instance décisionnaire à ta portée ! Communiquer avec tous, partout, tout le temps ! Te dépenser sans compter et d'autant plus que les autres ne le faisaient pas ! Être inépuisable, omniprésent et implacable !


Sans répondre, j'accuse le coup, comprenant que toute ma vie j'ai été velléitaire : des esquisses d'actes sous de grands mots. De quoi briller sans réchauffer. Une ampoule à LED qui ne coûte rien et éclaire froidement.


Une vie gâchée ?


- Qu'est-ce que je peux faire pour réparer mes torts ?


J'espère obscurément retourner à ma vie, dans un surcroît chanceux de temps.


Moi-Sévère me toise un moment, impassible.


- A ceux qui ont agi avec un engagement sans faille, nous proposons la mise à l'épreuve dans une existence privilégiée. La plupart échouent alors et se montrent d'autant plus vains, orgueilleux et égoïstes qu'ils sont puissants, instruits et riches. A ceux qui ont sombré dans la bassesse bestiale, nous imposons une existence brisée où tout est épreuve à surmonter pour leur apprendre à se dépasser. Généralement, les plus malheureux sont ceux qui ont la vie la plus concluante. Dans ton cas, tu as le choix : souhaites-tu un berceau doré pour un probable échec ou un landau de sang et de larmes pour une vie de souffrances mais de succès possibles ? Penses-tu pouvoir croire en toi ?


Je me mords la lèvre. Je n'en sais rien.


Mon silence s'étend sous le regard sarcastique de Moi-Ironique et dans la douloureuse pitié de Moi-Compatissant.


Peut-être pour me punir, enfin, j'opte pour le second choix.


Le regard de Moi-Ironique brille de plus belle sous l'œil austère de Moi-Sévère et tout se retrouve dévoré par des brumes noires tandis que les pleurs de Moi-Compatissant s'effacent.



Chapitre 3 - Nouveau départ



Je ne sais à quoi je m'attendais lorsque j'ouvre les yeux, mais en tout cas pas au sourire de ma femme dans notre lit.


Je suis de retour dans ma vie.


Un rêve ?


Que vais-je faire aujourd'hui ?

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