Effets de mode...

Deux ans dans la peau d'un prof, ça vous dit ? Moi, j'y étais mal : je vous la prête volontiers !


Pas tout à fait une nouvelle, ce récit autobiographique en deux parties raconte mes impressions, pensées et émotions de jeune prof entrant dans le métier. J’y explore et révèle mes deux premières années d’enseignement sous un angle très stylisé, expressif et lyrique.

Effets de mode...

A ceux qui m'écoutent...



Le problème, c’est la conjugaison.


J’ai entendu beaucoup de gens le dire, mais ils pensaient à l’Ecole, sans y voir de la vie. Moi je pense à la vie quand je dis ça. Le problème, oui, c’est la conjugaison.


Quels que soient nos actes – et il faut bien agir, non ? -, il leur faut un mode, un temps. Dès lors, on est piégé. Et c’est ainsi que j’ai été piégé. Complètement acculé par la conjugaison. Comme tous les animaux, l’Homme n’est pas au mieux de sa forme lorsqu’il est acculé. Mais il agit, faute de pouvoir abdiquer sans espérer.


Et c’est dans cette spirale infernale que je suis tombé depuis quelques semaines.


Tout avait pourtant bien commencé : j’étais jeune comme on l’est tous, ou du moins l’étais-je à ma façon, comme il faut bien l’être avant d’être vieux. J’avais mes soucis, peut-être plus que d’autres, mais je croyais les gérer au moins aussi mal que les autres, sinon mieux. Comme tous les jeunes, j’étais en liberté conditionnelle : le rêve au bord des mots, l’acte toujours idéal. Dans mes grands moments, j’osai même le futur ! Quelle confiance alors, quelle foi ! … quelle insouciance, en tout cas.


« J’aimerais », « Je ferais », bref : « je –rais » à tout va. Eh oui, je me souviens même d’un vaniteux « je ferai ». Oh, je ne les regrette pas ces paroles jetées au vent comme autant de grappins à l’assaut des murailles de la vie. N’empêche qu’ils ont ripé, mes mots, sur la pierre. N’empêche que le conditionnel, comme le futur, n’accrochent pas à la pierre. Le minéral, ça ne vaut rien en matière d’idéal.


Et puis j’ai continué. Un pas devant l’autre, un rêve derrière l’autre, comme une longue litanie implacable de la vie vers la mort, comme une dernière déambulation dans un couloir à sens unique dans lequel on ferme obstinément les yeux pour ne pas en voir la fin. Bref, j’ai mûri, comme tout le monde : malgré moi.


Orgueil ! J’ai pensé quelques temps être mon propre moteur, être ma propre voile et mon propre vent pour me pousser vers mon horizon, celui-là même que j’osais esquisser à petits coups de crayons clandestins, autrefois, avant que je me croie capable de parler. J’avoue d’ailleurs avec humilité et un peu de honte que je le crois parfois encore… Certains instants, je ferme les yeux et j’ai presque l’impression que je commande la marche du monde, que j’en produis la bande son qui fait le sens du film. Mais ce n’est plus comme avant. Avant que je sois piégé par la conjugaison.


J’avais alors deux vies : l’une que je réussissais malgré moi, l’autre que je ratais malgré eux. Ou peut-être était-ce l’inverse ? Je ne sais. Une scolarité exemplaire disaient certains ; d’autres n’osaient se prononcer, voyant bien qu’une note n’est qu’un chiffre et que ce chiffre ment trop souvent. Seul comme le sont ceux qui pensent et oublient de vivre, seul comme ceux qui croient le mériter et en font une manie. Une famille comme tant d’autres : sans atout et sans excuse. Dans tout ce gris, quelques étoiles : quelques unes à la lumière étincelante comme la vie, d’autres à l’obscure clarté plus sombre que la mort. Ainsi bipolarisé par ces figures, j’ai cru faire mon chemin à coup de « comme ça » et de « pas comme ça ». Bah oui : quand on est petit, les gens sont des « ça », surtout ceux qui comptent. Petit à petit, donc, entre psychose et névrose, j’ai escaladé les ans, avalé les marches de la scolarité. Passons. Rien de ce qui m’est arrivé alors n’est inconnu de qui que ce soit, je garde donc mes faux-secrets et mes vrais-semblants.


Un jour, j’ai réalisé que j’avais des réponses. Pas plus que d’autres, mais je savais que c’en étaient. Mieux : mes réponses rencontraient souvent des questions auxquelles elles pouvaient faire rendre grâce ! Alors, bêtement, je me suis mis à les laisser sortir. Une par une, insidieusement. Que quelqu’un passât, sans y penser, une question trop apparente en bandoulière, et paf ! j’y accrochais une réponse. Un sport comme un autre ; on fait ce pourquoi on se sent doué. Et, ma foi, je me suis senti doué ; doué de tant de réponses que même ceux dont c’était le métier virent en moi une relève encourageante. Qui eût cru alors que la relève s’affaisserait si facilement ?


J’ai suivi le cours d’un chemin que se déroulait devant moi sans trop se faire remarquer, et je me suis retrouvé au bord du vide ; vous savez : ce trou béant juste sous vos pieds, celui qu’on n’a pas vu avant et qu’on voit presque trop tard ? Vous y êtes ? Eh bien j’y fus rendu. Soudain. Presque sans l’avoir voulu. Je dis « presque » parce que, comme tous les précipices, c’est un peu moi qui l’ai creusé, même s’il avait été commencé par nos pères. Plus de 15 ans d’études, plus de 180 mois à apprendre des choses et à me spécialiser toujours plus, plus de 5400 journées passées à aligner les briques d’un mur tout autour de moi, rangée après rangée, plus de 130 000 heures à ressasser un même magma de pensées focalisées sur un seul objectif : l’insertion professionnelle. Ma licence de lettres modernes fraîchement en poche, c’est presque la fatalité me poursuivant que j’ai enchaîné sur le CAPES. C’est sans trop y croire, voire sans trop le vouloir, que j’ai préparé bon an, mal an, un concours en voie d’extinction, pour un recrutement illusoire à un poste impossible. Et c’est naturellement sans en avoir les compétences que je me suis vu intronisé. Capétien à la première lice. Couronne sur la tête et sceptre en main, je n’étais même pas royaliste que je régnais déjà…


J’avais déjà perdu nombre de racines au fil des ans et des élections – c’est fou comme le temps et les grandes occasions peuvent révéler notre incapacité à connaître nos proches… -, et c’est en toute continuité que j’en ai perdu encore une poignée pour l’occasion, essentiellement ceux qui, rejetés par le bon peuple de l’Education Nationale, se voyaient déçus de ne pas pouvoir à leur tour participer à cette grande mission de sévice public qu’est l’enseignement. Ainsi, brusquement Professeur ès Lettres et Langue Française, je me vis confronté à mon catastrophique problème de conjugaison.


Pour comprendre, il faut déjà saisir quels sont les personnages présents sur scène. Il y a moi, bien sûr, la tête pleine de conditionnels incroyables et de futurs tout aussi merveilleux. Moi qui me trouvais si bien dans ce mode confortable de la projection partielle de soi à travers l’avenir. Moi qui me retrouvais projeté au présent dans la cacophonie de conditionnels et futurs qui n’étaient pas à moi : ma classe. 33 vouloirs braqués dans toutes les directions, 33 désirs et rêves tout aussi légitimes que les miens, mais tous divergents des miens. Entre rêveurs, peut-être aurait-on pu s’entendre. Je ne sais pas. Mais il n’y avait pas que nous. Il y avait le petit peuple des urnes, le grand peuple des JT de 20 heure, et mon patron. Vous savez ce mammouth à la force d’inertie si décriée : eh bien il a une tête. Une tête qui a un chapeau, un chapeau qui a une plume, et une plume qui a une pointe. Bref, des patrons et sous-patrons en cascade ne connaissant qu’un seul mode, qu’un seul temps parfaitement incompatible avec le nôtre : l’impératif. Et c’est sans apéritif que j’ai dû moi-même m’y employer. Et tout est parti de là…


Jeudi 4 septembre de l’an 1 de mon règne. J’arrive dans ce lycée inconnu rempli de visages flous et de silhouettes fuyantes. C’est mon baptême du feu. Un regard, ça peut brûler l’âme jusqu’à en mourir, vous savez. 33 regards, du coup, ça ne rassure pas. Armé de mon épée en bois et de mon bouclier en plastique fourni par mon autorité de tutelle, ma couronne en carton-pâte outrageusement dorée plantée sur mes cheveux dressés de peur, j’observe à travers la vitre de mon aquarium le ballet unilatéral des lycéens entrant pour leur première journée de cours. La première impression, c’est la foule. Comme un flot dans lequel on se sent noyé. Dire qu’on est sensé nager à contre-courant à la seule force de ses bras… La seconde, bien sûr, en tout cas pour moi, c’est le resserrement des entrailles. A croire qu’on voudrait manger le monde tant notre fatras intérieur se tasse sur lui-même pour faire de la place. Je me suis même dit : est-ce ma vie, mon âme, mon essence qui cherche à s’enfuir ? J’avais du mal, à chaque fois que je tirais la chasse d’eau, à ne pas me dire que je me vidais de ma propre vie, de ma propre identité, de moi. Même à l’œil et au nez, on fait corps en ces moments avec ce qui nous quitte. Cette part de nous semble prendre un chemin qui nous semble perdu à jamais et qui pourtant respire la sortie de secours, celle à travers laquelle on attend de pouvoir passer la tête pour reprendre notre respiration. Parce que ce que j’ai oublié de dire, c’est qu’à l’annonce des résultats du concours, j’ai bien été forcé d’arrêter de respirer. Pas que j’aie tant tenu à cesser ce va et vient régulier qui m’avait si longtemps bercé, mais je n’y arrivais plus. Dès lors, je me suis changé en trou noir : je m’effondrai sur moi-même, petit à petit, devenant de plus en plus dense, de plus en plus petit à l’intérieur, de plus en plus serré. Sauf que je n’ai même pas bénéficié des avantages en nature liés à ce nouveau statut : aux clous la gravité attendue, celle qui attire à soi tous les astres perdus, des plus brillants aux plus filants. Mon trou noir à moi ne dévorait que moi.


La troisième impression, c’est l’apesanteur. On se sent comme sous l’eau. Les habitués des lieux et de la condition suivent chacun des ellipses compliquées et rapides, nerveuses et assurées – fuyantes ? -, et je suis là, moi, trou noir en formation perpétuelle, m’effondrant toujours plus et me levant pourtant, me ratatinant toujours plus et évoluant entre ces êtres grouillants que sont mes collègues, puis la masse fourmillante des élèves. Je fends le flot tel Moïse la Mer Rouge. Mais aucun peuple ne me suit, et aucun Dieu ne me guide : je suis seul dans l’aventure. Je traverse cette cathédrale du savoir au ralenti, trop vite pour pouvoir me trouver, trop vide pour pouvoir comprendre. Un couloir, long, encombré d’une masse de jeunesse en ébullition aux multiples courants mystérieux. Et c’est la quatrième impression : le bruit. Un tel vacarme de voix, un tel brouhaha de vie qu’on en est jeté hors de soi-même comme un locataire devenu mauvais payeur. A la porte de soi-même pour cause d’invasion juvénile. Les yeux se ferment intérieurement, la conscience s’obstrue : la carapace se forme, se ferme, m’emprisonne. Et c’est presque autiste que j’atteins la porte chiffrée, lieu de mon sacrifice. La clef entre et tourne. Je reviens un peu en moi, je rouvre mes yeux fermés derrière mes yeux ouverts, j’esquisse un sourire avenant sur une grimace d’horreur et je salue cette brassée de faisceaux dont je suis devenu l’une des Parques. Le problème, c’est que j’ignore laquelle : celle qui file, celle qui tend ou celle qui coupe ? Pourvu que je ne m’emmêle pas dans leurs destinées ! Je fais comme j’ai vu faire. J’essaie d’exister face à toutes ces vies.


Présentations. J’essaie de me présenter, mais entre les mots, c’est un autre, déjà, qui est présent et qui se montre. C’est un autre que moi devant ces 33 visages attentifs, anxieux et pourtant déjà presque partis. Sensation d’amertume. La cinquième impression est la plus difficile : c’est l’amer à boire. Et on en boit trop, jusqu’au-delà de plus soif, à en vomir sa propre vie, à en mourir. Dédoublé malgré soi, on assiste enragé et soumis, impuissant, au grand jeu de la désillusion perpétuelle. C’est que donner des réponses aux questions qu’on me soumet, je sais faire, mais donner des réponses à des questions qu’on ne pose pas, poser des questions à ceux qui n’ont pas de réponses et, de manière générale, brasser des questions qu’on est seul à comprendre – et encore… -, là, je ne sais pas. Je fais des effets de manche, je bouge la couronne pour qu’ils soient aveuglés par les dorures, mais je sens bien que je ne suis pas convaincant en illusionniste. A commencer par moi, mon spectateur le plus implacable, qui me toise de bas en haut et, méprisant, détourne les yeux avec dégoût. Et eux, entre l’échec scolaire et la tyrannie sociale, forcés un instant à mettre leur vie entre parenthèse pour se préparer à l’épreuve du bac, forcés de s’arrêter de vivre leur vie pour l’artifice d’une pensée étrangère, d’une culture surannée et incompréhensible, embarqués le temps d’un battement de cils dans un OVNI qui les redépose à la sonnerie tout étourdis sur les rails de leur vie. Bref, le choc entre plusieurs univers qui se percutent, qui se frictionnent, produisant force chaleur et explosions, mais incapables de se fixer un axe commun. Et pour cause. Suis-je une étoile motivante pour des astres dont l’ellipse tourne déjà depuis des années autour d’une lueur familière ? Je ne suis qu’un météore, qu’on regarde passer dans le ciel le temps d’un vœu, puis qu’on oublie sitôt le jour revenu. Et moi, dans tout ça, je fais les montagnes russes : j’escalade des Everest de préparation chez moi, je bricole des panacées de génie et des révolutions éducatives, je vibre de l’émotion du pédagogue qui façonne un monde meilleur, qui en a le pouvoir et la liberté. Puis c’est la grande descente en classe. Dès que la porte se ferme, je sens bien que je suis pris au piège. Le tableau vert me toise par derrière, le bureau guette mes faiblesses, et je résiste médiocrement à la poussée du regard collectif.


Reste la vitesse. La sixième impression. Vitesse changeante, offrant tous les possibles, mais pour moi uniquement une traîtresse infâme qui me tend piège sur piège. Et coup sur coup. Capétien n’est pas un métier. C’est un sacerdoce, une charge permanente. Depuis que je ne suis plus étudiant, je l’ai redécouvert. Comme tous les corps lancés dans le vide, j’avais connu durant 24 ans une accélération notoire du temps qui me faisait craindre de quitter la route au moindre virage. Mais, au moins, le temps restait fidèle. Les années étaient des années, toutes scolaires, toutes réglées au pas des devoirs et examens. Et là, toc ! le nouvel ordre se place et tout est chamboulé. Je n’ai plus d’habitudes et on m’en redemande d’autant plus. J’ai perdu mes repères et je dois en donner. Bref, c’est l’aveugle aux commandes du bus, le sourd à celles de l’orchestre et le muet à la tribune des aveugles. Je suis privé de sens, et je dois en donner en quantités impossibles. Impensable. Ô Réalité, quand tu dépasses la fiction et mets les cauchemars en lieu et place du rassurant retour du soleil ! Ainsi le temps qui me laissait en paix dans mon accélération progressive vers la mort s’est-il mis à me faire des croche-pied. Accélérant et ralentissant sans cesse, toujours pour me compliquer la tache, me perdre, me faire tomber. D’un cours à l’autre, le temps éternisé me remet en classe de nouveau plein de trac, tandis que l’intervalle m’est juste assez grand pour que sur mon sommeil je prenne le temps de travailler, encore et encore, à ma désillusion inéluctable. Et non content de me manger la vie et les loisirs, le sommeil et la santé, le temps encore joueur vient jusque dans ma classe célébrer son triomphe : il me laisse tantôt abêti, le cours étant fini bien avant qu’il soit temps, et tantôt il me coupe au milieu d’un élan. Toujours il se présente pour me ronger le foie, cet organe sensible exposé à son bec. Et je reste éploré, ma torche encore fumante au milieu des décombres.


Comble des impertinences, vient le temps de la note. Je l’ai tant reçue qu’on me croit capable de la donner. Mais est-ce possible d’être juge suprême quand on n’a pas d’épaules ? Est-ce que ce bon vieil Atlas aurait eu la Terre à porter s’il avait été frêle et cassant ? Qu’évaluer, quand on ne sait même pas ce qu’on apporte, ce qu’ils reçoivent et ce qu’il en reste ? J’aime le spectacle de l’absurde, mais pas quand je suis moi-même sur la scène : trop angoissant ; trop désespérant. Et pourtant, mon devoir est bien là : toute ma compétence, tous mes efforts vont dans ce but ultime : la note. Ce chiffre qui proclame le succès du savoir, l’échec du professeur, la ruine de l’élève. Et ce pouvoir du chiffre, il m’a tété confié, imposé. Aussi je me résigne et pose mes questions. La récolte étant faite, je sépare le bon grain de l’ivraie, distribuant lauriers et couronnes d’épines. Au final, une classe moyenne et somme toute homogène. Rien de catastrophique, rien non plus de brillant. J’y vois une chance de plus, et m’en réjouis d’avance, de pouvoir compenser mon incompétence par leur savoir-faire. Et on me fait reproche, malgré de vaines pudeurs, d’encombrer par mes notes la filière littéraire de probables débris. Suis-je donc complaisant, ou bien le monde est moche, qu’on me force à tirer vers le bas des élèves moyens ? Faut-il les mettre en difficulté, en échec, pour faire bien mon travail ? Est-ce évaluer bien que de noter trop sec ? Je voudrais pour ma part les mener en douceur d’un succès trop facile au triomphe modeste. Mais si je suis le seul à oublier l’élite, ne suis-je pas en faute ? Est-ce bien enseigner que d’accepter un temps la médiocrité d’un élève ? Et je sème à tout va des questions en désordre, et je rends pour monnaie des poignées de notes pâles. Cela nous fatigue tous mais m’assure un moment le contrôle de la classe. Jusqu’à quand ?


Bref, vous l’aurez compris, ces débuts sont difficiles. Mais de tout, l’amertume est bien ce qu’il y a de pire. Et comble de malheur, j’ai de la chance : j’ai une bonne classe. Qu’est-ce qu’une bonne classe, me direz-vous ? C’est une classe qui avance à peu près dans le même sens que l’institution. Et ça n’est pas si courant. Moi, j’ai cette chance. Et c’est ce qui accroît d’autant mon amertume. La frustration fait partie de l’exercice du métier, soit. Le sentiment d’échec est un fidèle compagnon de carrière, soit. Mais quand la classe a tout pour fonctionner, d’où vient que ça ne marche pas sinon de moi ?


Et celui qu’on a mis là pour sa capacité à donner des réponses devient une machine à questionner, une fabrique à doute existentiel. Un animal acculé par une nécessité alimentaire et sociale autant que par un désespoir sans échappatoire. Et c’est ça qui se retrouve à la tête d’une classe de 33 âmes. 33 âmes qui attendent qu’on les forme pour le baccalauréat. 33 destins confiés avec inconséquence à leur bourreau. Finalement, je dois être la Parques qui tranche, celle qui ôte la marche au moment d’y poser le pied. Et pour un an, je vais devoir faire illusion, survivre. Pas pour moi, mais pour eux. Eux qui n’ont rien demandé mais qui ont droit à ma compétence. Eux qui avancent et moi qui dois bien les y aider, malgré mon inertie soudaine. Alourdi des apparats du savoir, je ne parviens plus à rien. Ces brillants et énergiques atomes de connaissance qui savaient si bien s’associer pour faire jaillir la lumière au milieu des interrogations, voilà qu’ils ne sont plus qu’une vague soupe morte, vaguement nauséabonde et en tout cas parfaitement stagnante. Et j’ai beau l’étaler sur toutes sortes de support, l’aspect reste sordide et l’odeur repoussante. Et eux qui attendent, me regardent, sont élèves jusqu’au bout de leurs stylos, ne voient pas qu’ils n’ont pas de professeur. Ils ne réalisent pas qu’ils n’ont face à eux qu’un poussin mal éclos, qu’un brouillon d’assistant d’éducation en toge magistrale. Qu’un étudiant comme eux jeté sur une estrade, qu’un élève comme eux qui tremble encore bien fort dès qu’il n’est plus dans l’ombre de ses maîtres. Mais la main de mes pères est devenue main de pairs, transparente et vaporeuse, inexistante ; n’en reste qu’une vague menace, qu’un chantage à la discrétion. Et moi, à découvert, en faillite.


Les semaines passent et la tribune se perd en échos venteux. Les 66 yeux fatigués peinent à rester braqués sur moi, moi qui peine à soutenir leur regard unique et pesant. Quelques encouragements m’accompagnent mais ne m’atteignent pas. Je vois, j’entends, je sens : je ne suis pas à la hauteur. Ma boussole m’a indiqué longtemps le Nord, mais à force d’avancer, j’ai fait le tour de mon erreur et me revoilà à mon point de départ, confus et déprimé. Suis-je sur le bon bateau ? Je vois bien que je fais des progrès, mais il reste tant de chemin à parcourir pour regagner mon propre respect que je désespère d’y parvenir… Le marais de ma voix creuse peu à peu un lit qui fait de mes méandres un cours plus harmonieux. Mes berges affermies permettent désormais qu’on s’y baigne les pieds. Je sens les jeunes baigneurs qui songent à se baigner. Mais l’eau est encore froide, et le flot trop rapide. Je me vêts de genêts et mouche tous mes saules, je coasse mes grenouilles et dresse mes criquets pour faire de ce milieu un lieu de vie pérenne. Mais le béton affleure et le savoir oppresse. La vie n’est pas encore la bienvenue ici.


Puisque mes soins aimables sont trop insuffisants, j’aiguise mes paroles et pointe mes aigreurs. Ainsi armé de frais, je crois gagner du temps, mais ma mise s’affole et je refais erreur. Je suis un faux méchant et un vrai imbécile. Mauvaise autorité et mauvais orateur, je n’ai que peu d’atouts pour entraîner vers moi ces jeunes apathiques. Et je rame, par conséquent. Mon canot prend l’eau, et si j’écope à peine, je rame encore un peu. L’épave s’en va sombrant tandis que je m’abîme. Est-ce un métier trop dur, ou ma tête est trop faible ? Il me semble impossible d’arriver à faire front ; ces 33 enfants n’ont pas en moi leur maître : quels que soient mes efforts, ils sont insuffisants, et pour une victoire j’ai des échecs par cent !


10 Novembre. Première retenue. Aveu d’échec ou bien l’homme redresserait-il la tête derrière son ombre ? Comment être sûr ? Certes le comportement de l’élève était condamnable. Mais n’en étais-je pas la cause profonde, moi qui perturbe à peine la surface de leur eau ? N’en étais-je pas la raison, moi, falaise d’argile face à ces flots vigoureux qui au fil des marées me laissent tout érodé, exsangue ? Et tandis que l’une de mes ouailles s’occupait à sonder la trop mince épaisseur de mon costume de prof, une autre s’endormait pour des cieux plus plaisants. Combien d’élèves, en réalité, peuvent se contenter de moi ? 5 ? 7 ? Au maximum… Les autres bavardent pour passer le temps, rattrapent leurs arriérés de rêves. Quelques uns, mes sauveurs, participent pour combattre l’ennui. Combien me suivent réellement dans ma laborieuse progression ? Combien parviennent à ne pas se perdre dans les ombres de mes implicites ? Dans les chausse-trappe de mes maladresses pédagogiques ? La première année d’un prof devrait être virtuelle. C’est criminel de jeter une brassée de jeunes gens en pâture à l’incompétence. Combien de classes le prof saborde-t-il avant d’être capable ? Combien de scolarités accepterai-je de gâcher avant de renoncer ? Mesdames et Messieurs les constructeurs de jeux vidéo : voilà votre défi ! Comme jadis les praticiens du théâtre ont su défendre leur art contre les attaques des dévots imbéciles en en vantant les vertus morales, créez un jeu ou le jeune professeur n’aura pas à porter sa vie durant la culpabilité d’avoir fait payer son apprentissage à quelque jeune fragilisé. Offrez-nous un monde virtuel où faire nos premières passes, nos faux élèves, une fausse école. Soulagez notre conscience. Protégez ces innocents… Voilà que je rêve à nouveau. Etait-ce une prière ? Il est des moments où le désespoir touche à la foi, atteint de tels sommets qu’on en tutoierait Dieu. Moi, Dieu, je le boude depuis toujours. Je le boude parce que, rien à faire, je ne peux pas croire en lui ; rien à faire : il n’a pas sa place dans le monde que je peux observer. Rien n’est assez bien ou assez mal pour qu’une main supérieure ait eu à en fouailler la pâte. Ne restent que les hommes sur un caillou stupide, qui se prend pour une toupie dans le vide intersidéral, donnant la nausée à toute la création. Et dans ce tourbillon, moi, toujours moi, perdu en moi-même dans la foule frénétique.


A côté de cette ombre qui rêve d’être étoile, il y a mon autre moi, celui qui vit, celui qui regarde l’autre en se moquant, un peu compatissant, mais méprisant beaucoup. Et moi, loin de tous ces troubles, j’ai largué les amarres. Au bout de mon tunnel je découvre une terre qui a tous les attraits d’un tout nouvel eden. J’y ai trouvé l’amour, j’y ai trouvé la sérénité, j’y ai trouvé ma place, qui m’attendait, là, comme depuis toujours. Et avec ma femme, nous multiplions notre paradis, formons notre sainte trinité rien qu’à nous, notre triangle des Bermudes où s’épanouir en paix. Et entre ces deux pôles on me ferait trancher ? Qu’on me donne un jardin où cultiver la terre et je jette aux orties tous mes beaux idéaux, tous ces credos absurdes, toutes ces velléités de transformer le monde. Le prof n’est pas épais sur la flamme du vivant, et il en faudrait peu pour qu’il s’embrase et meure. Mais l’ironie du sort, c’est que je suis coincé. Poussé à l’incompétence par l’impératif de mon patron, ma retraite est coupée par les impératifs de toute une société. Forcé d’être ce que j’ai déjà peine à devenir, je ne peux demeurer sous peine de pourrir… Que faire quand on ne sait pas faire ce qu’on attend de nous, et que personne ne veut de ce que l’on sait faire ? Que faire quand on n’a pas la compétence que l’on se prévoyait et qu’aucune autre issue ne peut nous libérer ? Il faut bien manger, oui, mais me changerai-je en ogre afin d’y arriver ? Resterai-je enseignant pour nourrir ma famille du sang de mes élèves ? Ou sacrifierai-je ce que j’ai de plus cher (mon âme) à ce que j’eus de plus sacré (mon utopie) ? Parce que oui, il y eut une époque où j’étais un bâtisseur d’utopies. Et dans mes rêves, les utopies étaient solides. Elles étaient tout pour moi : le sens à ma vie, la compensation de mes souffrances, mon martyre, mon estime de soi. En m’offrant l’impensable, ma femme a relégué le rêve à l’état de fantôme. Un spectre qui continue de me hanter lorsque je me complais dans mon bonheur conjugal si parfait. Je suis entouré de chaînes qui bruissent perpétuellement avec fureur. La solution est dans le loto. Sauvés des dangers de l’insertion sociale, la société et moi serions réconciliés. Mais voilà : si je ne crois pas en Dieu, comment croire au loto ? Soyons sérieux un instant. Père au foyer, je serais comblé. Mais comment faire ça à ma femme ? Elle aussi est professeur, et elle aussi a un problème de conjugaison. Ses bambins sont plus jeunes et l’enjeu plus lointain, mais elle boit l’amertume au moins autant que moi. Il va donc bien falloir que je me résigne à essayer d’être meilleur que je ne suis. Il va donc bien falloir que je m’accroche, tant pis pour mes élèves, et que je devienne, que je me fasse au rôle qu’on me fait jouer. Et si jamais… on verra alors. Sait-on jamais si les lendemains ne seront pas plus gais que les jours passés ou présents ?

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