Guerre lasse

Et si nos personnages pouvaient nous dire ce qu'ils pensent de nos délires créatifs ?


Un texte crucial pour moi et mon écriture. J’y ai intimement compris le rôle thérapeutique et psychanalytique de l’écriture. Sur fond de questionnement métacréatif du travail de l’écrivain, il s’agit finalement d’une sortie d’Œdipe tardif qui m’a enfin fait accéder, à plus de 25 ans, à l’âge adulte.

Clair de lune

A ma mère...



« Dépêche-toi ! Tu vas encore arriver en retard ! » se dit Tom avec impatience. Il s’examine une dernière fois brièvement dans le miroir et n’y voit que son banal reflet. « C’est bon, ça ira… » pense-t-il avec une moue de mépris pour son image.


Attrapant à la volée un pardessus froissé, il jaillit de son appartement et dévale l’escalier, homme-canon dans l’arène d’un cirque indifférent. Slalomant entre les anonymes, évitant les monstres de métal hurlant et leurs dompteurs vociférant, il enfourche sa monture pétaradante et plonge dans le flot bouillonnant de la circulation matinale, baigné par la lueur sanglante d’une aurore paresseuse. Après une courte côte que son scooter gravit péniblement, Tom entame une lente et inexorable descente vers le fond de la vallée industrieuse où l’attendent son poste, sa chaise et son bureau.


Comptable par dépit et par chance employé, il poursuivait par habitude sa cinquième année de vie active dans le secteur du textile, après une poignée d’éphémères saisons de petits boulots et de jeunesse éparpillée. Invisible mais incrusté dans la trame d’une société d’import-export, il traînait son existence à flux tendu entre bilans comptables et horaires bafoués, entre urgence et somnolence.


Attachant son engin près des containers à ordures, il note avec étonnement la présence d’une limousine noire sur le parking de la direction. La présence du P.D.G. sur les lieux, si elle n’est pas à proprement parler exceptionnelle, est tout de même assez rare pour soulever des interrogations inquiètes. Sa dernière visite avait tout de même consacré un gel des salaires et l’instauration d’heures supplé-mentaires obligatoires. Se souvenant brusquement du perpétuel écoulement d’un temps impitoyable, il chasse de sa conscience cette prémonition de l’orage à venir et s’engouffre dans le bâtiment.


* * *


Comme disait l’autre, c’est pas moi c’est Murphy. Et le pire qui puisse arriver doit toujours advenir. Morose, Tom laisse son scooter le ramener laconiquement chez eux. La limousine noire avait encore frappé. Le venin inoculé avait vite commencé à se propager, à nécroser l’organisme de sa victime. Restructuration. Le mot avait été lâché. C’est la faute aux chinois, puis vous savez les actionnaires, et de toute façon avec les coûts… Bref, on était remercié mais on n’avait plus besoin de nous. Parpaings jetables, le toit tenait désormais sans murs. Tom s’était fait remarquer par sa discrétion et, dispensable, s’était vu octroyé une place d’honneur dans le convoi vers de nouveaux horizons bouchés. Dans le gaz, il était depuis l’annonce de la nouvelle en sursis de folie, dans l’attente de la foudre, entre rage et néant.


Au carrefour, il ne voit même pas que le feu est rouge. Perdu dans les méandres de ses pensées, il n’a même pas conscience du klaxon de la vieille Ford lancée à toute allure dans sa recherche éperdue d’un temps irrattrapable. Il n’a en fait que le temps de s’étonner de son brutal changement de direction, perpendiculaire à son habitude en fait, et du sol qui, bizarrement, défile sous ses pieds alors que lui ne bouge plus. Alors qu’il est sur le point de comprendre, un lampadaire très justement dressé lui épargne une douloureuse lucidité.


* * *


« Bon, ça va peut-être aller, là ?! » Tom, visiblement contrarié par la tournure des événements, cesse de subir le cours du récit et interpelle le narrateur. Comme à son habitude, le narrateur ne daigne pas lui répondre. A quoi bon, d’ailleurs ? L’un comme l’autre savent à quoi s’en tenir. Chacun a son rôle à jouer, chacun soumis à la volonté de l’autre. Tom attend néanmoins quelque chose, une réaction, une réponse. Rien ne vient.


Le curseur clignote, à la marge, fixant sans curiosité un combat perdu d’avance. Tom attend. Le narrateur brille par son absence. Faute d’avoir une meilleure idée, Tom grogne, frappe du plat de la main le sol maculé par son sang, puis, temporairement résigné, consent à perdre conscience.


Le narrateur marque une pause devant sa page impassible. Que faire ? Continuer, sinon quoi ? Mais continuer pourquoi ? Comment ? Pour aller où ? Pour être quoi ? Devenir, juste devenir. Au moins essayer…


Allons bon ! Pas besoin de tomber dans le mélodramatique ! s’exclame une voix. Ce n’est quand même pas une question de vie ou de mort !? La question est de savoir ce qu’on va bien pouvoir inventer pour continuer l’histoire ! Moi je pense qu’une romance serait de circonstance : un jeune homme malheureux en tout qui rencontre une jeune femme charmante – à partir de notre début, mettons que la jeune fille sera la conductrice, ou bien une infirmière : en voilà un beau coup de foudre, non ? - ; s’amorce alors une comédie romantique ou un roman d’apprentissage par les femmes, dans lequel Tom, grâce à sa sauveuse, réapprend le bon goût de la vie ! N’est-ce pas une idée rafraîchissante ?! Bien sûr, tranche une voix narquoise, si on aime les histoires fades et banales ! Personnellement, je pense que cette histoire manque d’énergie ! On l’a commencée sur fond noir et sang, poursuivons-là dans cette coloration : son accident éveille Tom à l’injustice de sa situation et il décide de reprendre sa vie en main grâce à la vengeance ; entre polar et thriller, il y a moyen de relever un peu l’ensemble, c’est sûr ! La première voix s’emporte : mais c’est du délire ! Et pourquoi pas, tant qu’on y est, dire que Tom avale en mordant le goudron un bout de kriptonite qui en fait un super-héros qui sauvera la planète des méchants financiers et industriels associés voués à la perte du genre humain ?! Une troisième voix s’interpose : allons, du calme. En définitive, le choix ne nous appartient pas. C’est à l’auteur de choisir. Nous ne sommes qu’une force de proposition, pas la peine de nous battre. En ce qui me concerne, je pencherais plutôt pour une allégorie merveilleuse. Pourquoi en effet ne pas basculer dès l’accident dans un monde onirique ou parallèle ? Tom découvre alors un monde insipide à l’image de son quotidien vain, où tous se contentent de laisser filer le temps et leurs chances, leurs espoirs et leurs projets. Devant ce spectacle révoltant, Tom prendrait alors conscience du gâchis de sa propre existence. On pourrait relever l’intensité dramatique en créant une tension entre cet autre univers et Tom : j’imagine par exemple que tous marqueraient peu à peu une distance, une crainte, un effroi devant Tom, marginalisation qui conduirait Tom à l’exaspération puis à l’angoisse, jusqu’à la révélation finale d’un des hôtes de cet univers parallèle déclarant que Tom va mourir. Grand moment d’édification avec tous les états traumatiques de cette annonce, puis les efforts de Tom pour comprendre et déjouer cette échéance, jusqu’à ce que se fasse l’éclaircissement terminal : il est dans un univers où les êtres et les choses sont immortels et ont perdu goût à la vie, alors que lui, sans être menacé sur l’instant, n’est qu’un mortel soumis au trépas. On finit subtilement par une morale de type Carpe Diem et le tour est joué. Qu’en dites-vous ? Les deux autres font une moue dubitative, convaincus qu’ils sont de la préférence que l’auteur ne peut qu’accorder à leur proposition.


Et pourquoi ne pas me laisser décider moi-même ? intervient Tom, qui s’est relevé sur un coude pour écouter le débat sur son sort. N’est-ce pas à moi de choisir ce qui doit m’arriver ? Personnellement, j’ai un faible pour les deux premiers scénarii : je rencontre une jolie femme qui me rend à moi-même et je crée ma propre entreprise qui absorbe bientôt celle de mon ex-patron, jusqu’au double succès final de mon mariage heureux et du licenciement de mon ancienne direction égoïste ! C’est quand même plus sympa ! Allez, je suis même prêt à accepter quelques épreuves douloureuses pour une fin en or comme celle-là !


Tous se tournent vers le Très-Haut de papier qui joue avec ses allumettes. La troisième voix, celle du sage, lui demande humblement et avec délicatesse ce qu’il en pense. Après tout, comment savoir ce que l’auteur recherche, ni encore moins ce qu’il trouvera au bout de sa quête ?… Quoi qu’il en soit, celui-ci ne répond pas. Il ne sait pas. Il ne sait rien. Il ignore tout sauf cette nécessité d’écrire, ce besoin de coucher sur le papier des mots qui bouillonnent en lui, qui battent au rythme de ses douleurs, de ses fantasmes, de ses instincts et de ses rêves. Il se tait. Il écarte ces voix parasites, il éloigne de lui la pensée brûlante de ce personnage en souffrance, il prend une grande inspiration, vide ses poumons avec sa tête, puis il regarde le curseur qui le regarde le regarder. Ce vieil ami. Cet ennemi. Ce non-être exigent qui commande encore et encore que les doigts écrasent des touches, que l’esprit invente des mots, des phrases, des idées. Ce parangon de l’orgueil de l’auteur, ce symbole de la page blanche toujours menaçante, toujours grondante dans le murmure des pensées. Les mots, les idées, les sons, autant d’abeilles qui bourdonnent aux oreilles de l’auteur impuissant. Et le curseur qui clignote face aux yeux qui cillent et décillent sans cesse. Ecrire.


* * *


Tom ouvre les yeux sur un décor aseptisé. Le silence bourdonne en lui, la lumière l’aveugle. Peu à peu, les informations arrivent jusqu’à son cerveau, pinçant de plus en plus de nerfs. Il est vivant, douloureusement. Il a mal, si mal. Les potentiels d’action refluent de toutes ses terminaisons nerveuses en un raz-de-marée qui peu à peu menace de l’engloutir, qui lui fait perdre pied. Il sombre.


* * *


De nouveau les paupières se soulèvent, lentement, difficilement. Pas du premier coup. Encore faire des efforts. Toujours la douleur, plus loin mais présente, là, tout juste à côté. Ne pas la regarder en face pour ne pas qu’elle nous retrouve. Qu’est-ce – que – je – fais – là - ? – Où - suis-je - ? - Qu’est-ce – que – je – fais – là - ? – Où - suis-je - ? - Qu’est-ce – que – je – fais – là - ? – Où - suis-je - ?… La litanie n’en finit plus de se dérouler, de l’envelopper, de tourner autour de lui en cercles de plus en plus étroits, spirale vertigineuse qui fait monter en lui un sentiment d’angoisse, de panique. De nouveau, l’obscurité dans la chambre éclatante.


* * *


Une main sur le front. Doux, frais. Tom desserre ses paupières. Maman. Absence pesante, présence insensible, ange et démon à la fois. Les souvenirs refont surface : d’autres mains, fraîches et douces aussi. D’autres sourires, aimants et compatissants. D’autres Tom, fragiles et confiants. Des Tom morts depuis longtemps. Des Tom qui ne croient plus, ne veulent plus croire. Des Tom oubliés, ou presque. Des Tom qui font mal. Tom serre les dents. La douleur le traverse comme une grande lame de fond. Mais ce n’est pas son corps qui souffre, plus maintenant. Le front, la tête et le cœur, vases communicants, ont descellé la pierre de marbre qui renfermait tout ce noir, tout ce rouge remballé dans d’épaisses couches de gris sale. Les yeux de Tom s’humidifient. Une larme coule. « Je suis là. » dit une voix qui, cette fois, ne lui appartient pas, et qui pourtant jaillit du plus profond de lui-même comme une évidence : « Je suis là. ».


* * *


Le narrateur lève les yeux de son clavier. Il ferme les yeux pour mieux voir à l’intérieur de lui. L’écran jette une lumière crue sur son visage masqué d’ombres. Il a compris. Merci Tom. J’en avais besoin. Je t’ai créé, mais tu m’avais créé. Tu m’as libéré, je te libère. Être de papier, tu avais plus de réalité que moi, le grain de tes mots recelait plus de vérités que le plat de mon cœur. Vas, tu es libre désormais de vivre ta vie sans moi. Ne commets pas les mêmes erreurs que moi. Non, c’est vrai, tu es plus sage que moi.

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