Et après ?




Katerine a tout pour elle. Tout à perdre. Et si c'était l'occasion de comprendre cette descente aux enfers jusqu'au bout ?


Cette longue nouvelle, presque un roman, est un des rares écrits d’apparence mystique que j’ai pu avoir. On peut aussi y lire une mise à l’épreuve d’une hypothèse scientifique sur le fonctionnement du vivant et de ce que sont le corps, l’âme et l’esprit. J’y fais ici subir à mon héroïne une descente aux enfers aussi nécessaire à l’expérimentation que sadique et difficilement supportable. C’est peut-être le premier texte qui m’ait amené à concevoir la fiction comme une portion ajoutée au réel et mes personnages comme des créatures vivantes et sensibles car émanations de moi-même démultipliant ma sensibilité et mon identité.



Et après ?


Vivre d’abord ;

on verra ensuite.

Pardonne-moi, Katrine.

Prologue


L’homme en blouse blanche, docteur d’une quarantaine d’années, repose le bras d’une jeune femme dont il prend le pouls sur un brancard duquel lui et ses collègues n’ont pas pris la peine de transférer la patiente. Il lève les yeux vers la pendule de la salle.


- Heure du décès : 01h30, annonce froidement le médecin, avant de recouvrir le cadavre d’un drap blanc qui se teint presque immédiatement de rouge.


L’infirmière note sur sa planchette ce commentaire implacable et définitif puis accroche cette dernière au brancard avant de suivre ses collaborateurs dans le couloir, après avoir pris soin d’éteindre la lumière et de fermer la porte.


Dans l’obscurité, Katrine, choquée, ne peut y croire. C’est absurde, terrible, ridicule, effroyable ! C’est impossible ! Elle ne peut être morte ! Pas maintenant ! Pas déjà ! Pas comme ça ! C’est juste une mauvaise farce, un tour sadique, l’énième torture infligée par son abject bourreau ! C’est forcément autre chose que ça ! Ça ne peut être ça…


Katrine ne veut pas, ne peut pas admettre que son corps ait cessé de la porter à travers sa vie. Ses pensées tournoient sans fin, trébuchant aveuglément sur cette vérité invraisemblable : elle est morte. Au fond d’elle-même, elle le savait déjà avant même que le médecin ne le dise. Elle avait senti un à un ses organes s’arrêter : d’abord ses reins, puis ses intestins ; ses membres s’étaient peu à peu figés, privés de leur sève vitale ; son cœur avait ensuite cessé son doux et apaisant battement de métronome et, finalement, ses poumons avaient exhalé son dernier soupir de vie.


Avec un sentiment puissant mêlant résignation, surprise, effroi et un soupçon de soulagement, Katrine pense :


- Je suis morte.


CHAPITRE PREMIER :

Un jour comme les autres.




- Au revoir, Mademoiselle Tonelli ! lance timidement le jeune stagiaire à Katrine, sur laquelle il semble avoir jeté son dévolu depuis son arrivée. Gênée, mais secrètement flattée, elle lui répond d’un geste amical de la main, à peine esquissé, et d’un fugitif sourire.


Laissant la porte vitrée de la banque se refermer lentement derrière elle, Katrine fait halte sur le parvis de l’immeuble, offrant aux chauds rayons du soleil son visage trop pâle d’être resté enfermé toute une autre journée. Soupirant d’aise, elle repart d’un pas décidé vers sa voiture.


Katrine Tonelli a vingt-sept ans et travaille depuis près de trois ans dans une succursale de la Caisse d’Épargne, à Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne. Son sourire franc et rafraîchissant, son attitude simple et aimable ont rapidement charmé l’ensemble du personnel et séduit peu à peu une grande partie de la clientèle. Vivant seule dans un petit appartement confortable de la périphérie de la ville, elle a régulièrement des aventures de quelques semaines avec des hommes qui ne parviennent jamais à retenir son cœur. Ce soir, justement, elle a rendez-vous pour dîner dans un restaurant asiatique avec un homme à peine plus âgé qu’elle, dont elle a fait la connaissance quelques jours plus tôt sur le marché. Désemparé, il contemplait depuis plusieurs minutes un étal de fruits et légumes qui le laissaient perplexe. Par habitude, mais peut-être aussi parce qu’elle le trouvait séduisant, elle s’était portée à son secours et, sans vraiment l’avoir voulu, ils avaient terminé leurs courses ensemble en se quittant sur cette invitation réciproque.


Après avoir, comme de juste, pesté et tempêté dans les embouteillages, Katrine se laisse lourdement tomber dans son canapé, soulagée d’être enfin chez elle. Savourant avec paresse cet instant suprême de calme et de plénitude qui arrive lorsque l’on se relâche après un effort, Katrine est sur le point s’endormir quand elle se souvient de son rendez-vous. Soudain nerveuse, presque intimidée, Katrine se dévêt promptement et se glisse sous sa douche, dont elle alterne jets glacés et brûlants. Elle apprécie les parfums fruités de son gel douche et de son shampooing, le délassement provoqué par la chaleur de l’eau et l’énergie transmise par sa fraîcheur. Au bout d’un moment qu’elle trouve toujours trop court, Katrine éteint l’eau et se sèche.


Une fois dans sa chambre, elle prend son temps pour choisir sa tenue, rejetant un haut, adoptant une jupe, choisissant des chaussures l’obligeant à préférer un pantalon, finissant par trouver un chemisier qui exige une jupe. Elle met plus d’une demi-heure avant de se décider pour une jupe mi-longue, rouge et moulante, fendue sur les côtés jusqu’au-dessus des genoux, des escarpins bas assortis retenus aux pieds par quelques lanières rouges comme la jupe et, enfin, un débardeur noir qu’elle couvre d’une veste de cuir rouge, sa dernière acquisition, qui lui a mangé plusieurs mois d’économies. Pour le reste de son apparence, elle opte pour la simplicité, en laissant tomber ses longs cheveux noirs en cascade sur ses épaules et en se contentant de souligner d’un fin trait noir son regard d’un vert lumineux. Par habitude, elle se passe un peu de mascara sur les cils. Après avoir examiné son reflet dans un miroir, elle juge le résultat satisfaisant et part en quête d’un sac à main convenable. Elle finit par n’en trouver qu’un seul qui ne lui déplaît pas, en cuir noir à rabat à porter sur l’épaule. Fin prête, elle regarde l’heure et réalise que, à dix-neuf heure cinquante-cinq, il est plus que temps de partir puisque le restaurant se trouve dans le centre ville et qu’elle n’a plus que cinq minutes pour faire preuve de ponctualité.


Décidée à ne pas perdre de temps à chercher vainement un emplacement pour garer sa voiture, Katrine choisit de prendre le bus. Elle a tout juste le temps de courir jusqu’à lui avant qu’il ne redémarre. Essoufflée, elle se laisse tomber sur l’un des inconfortables sièges du véhicule et, reprenant son souffle, elle s’aperçoit qu’elle a comme une boule dans le ventre. Elle n’a plus ressenti cette sensation depuis l’adolescence. Elle est nerveuse, comme si elle avait le trac. Elle comprend que le rendez-vous auquel elle se rend a quelque chose d’inhabituel, que l’homme avec qui elle passera la soirée a quelque chose de particulier que n’avaient pas les précédents : il accroche son cœur, l’attire comme un aimant.


Lorsqu’elle parvient à l’entrée du restaurant, Katrine est déjà en retard mais elle se laisse tout de même le temps de reprendre son souffle et de rassembler ses esprits. Après une longue inspiration suivie d’une délassante et profonde expiration, elle pénètre dans le bâtiment. Les lumières sont presque tamisées et les conversations des autres font comme un doux ronronnement, un confortable bourdonnement. L’hôtesse d’accueil lui demande si elle a réservé. Katrine acquiesce et donne à la jeune femme le nom de cet homme dont elle se sent déjà proche, qu’elle ne connaît pas mais qui l’a pourtant invitée ce soir. Ce qui la surprend, ce n’est pas tant l’invitation, si rapide et si imprévue, mais le fait qu’elle l’ait acceptée sans aucune hésitation ni préméditation : de la façon la plus naturelle qui soit.


L’hôtesse la dirige vers une des tables les plus isolées, au fond de la salle, dans un box plutôt intime, constitué d’une table pour deux et de deux fauteuils douillets. Julien l'y attend déjà, faisant face à l'entrée. Les yeux fermés, semblant plongé dans des rêves intérieurs, il a l'air fragile d'un petit garçon oublié dans la foule par ses parents ; mais il donne également l'impression d'être détenteur d'une force tranquille, celle d'un rocher au cœur du lit d'un torrent impétueux, brisant humblement mais sûrement le puissant courant.


Katrine sent son estomac se nouer et une rougeur très inhabituelle, comme un souvenir du temps passé, envahir ses deux joues déjà colorées par la précipitation à laquelle l'a poussée son retard. Lorsqu'elle parvient à un mètre de la table, Katrine prononce, un peu plus fort qu'elle ne l'aurait souhaité et d'une voix qu'elle sent frémir d'excitation et d’appréhension, le prénom de son compagnon de soirée.


Il ouvre précipitamment les yeux. Pendant un quart de seconde, il semble perdu, cherchant avec inquiétude à rassembler les indices extérieurs qui pourraient l'aider à se souvenir de l'endroit où il est. Quand son regard se pose sur Katrine, il se met à briller et un sourire, franc et profond, vient illuminer son visage. Pour Katrine, la scène s'est déroulée comme au ralenti mais ça n'a été qu'un éclair de sincérité, la déclaration du cœur réprimée presque immédiatement par l'esprit. Il se lève et la salue. Ils échangent deux paires de bises maladroites avant de s'asseoir tous d'eux face à face.


- Vous n'avez pas eu trop de difficulté à trouver le restaurant ? lui demande-t-il après s'être éclairci la voix, qui était étrangement contenue dans sa gorge nouée.


- Non... aucun problème. J'espère ne pas vous avoir trop fait attendre ?... Mon bus a eu un peu de retard, ment-elle.


- Non, pas du tout... Si, en fait. Je vous ai attendue longtemps... Au moins trois jours, si ce n'est toute une vie...


Julien s'empourpre immédiatement lorsqu'il réalise ce qui vient de lui échapper, cet aveu sincère mais trop brutal. Son regard file se cacher dans son assiette. Lorsqu'il a enfin le courage de regarder son invitée, il s'aperçoit qu'elle aussi rougit, perdue dans la contemplation des arabesques florales qui parcourent sa serviette de table, toujours pliée dans son assiette.


- Je... Je suis désolé... bégaie-t-il maladroitement. Je ne voulais pas...


Elle le regarde de nouveau dans les yeux et ce qu'il y lit lui glace le sang, fait exploser son cœur en feu d'artifice dans sa tête et lui brûle la peau. Il prend une grande inspiration et reprend :


- En fait, je ne regrette pas de te l'avoir dit. Cela me brûlait le ventre et la langue depuis que tu m'as souri au marché !


- Je dois avouer que... je me sens comme une lycéenne avant son premier rendez-vous amoureux depuis la fin de cet après-midi !


- Ouf ! je me sens soudain moins stupide et mal à l'aise ! ...Vous... Tu es magnifiquement belle ce soir, lui murmura-t-il, son visage se rapprochant d'elle au-dessus de la table.


Elle l'y rejoint et, du bout des lèvres, du bout de son cœur enfin vivant et ému, elle lui communique d'un baiser tout ce que son subconscient-même ignorait d'elle-même, tandis qu'elle accueille son amour à lui. Le monde autour d'eux cesse d'exister et, pendant quelques secondes, passé, présent et avenir se fondent dans ce seul doux et chaud contact.


Lorsque leurs lèvres se séparent, ils gardent chacun au creux de ses mains le visage miraculeusement trouvé de cet autre tant manquant jusque là. Front contre front, nez contre nez, cœur contre cœur, ils rouvrent leurs yeux brillants de larmes de bonheur et de soulagement. Ils plongent l'un dans l'autre à travers ces fenêtres sur leur âme et leurs lèvres commencent à se chercher de nouveau lorsque la serveuse revient pour prendre leur commande, rompant ainsi le charme qui les tenait coupés de la réalité.


Se souriant, de nouveau sereins, ils répondent à l'intruse qui part s'exécuter puis se mettent à discuter, d'abord de tout et de rien, puis d'eux-mêmes, de leur histoire, de leurs peurs et espoirs, de leurs projets et passions... Il lui avoue qu'il n'a eu aucune relation depuis que sa petite amie est morte dans un accident de voiture, près de six ans auparavant. En contrepartie, elle lui confie qu'elle avait peur d'avoir perdu toute sensibilité car, depuis qu'un garçon, lorsqu'elle était au lycée, a abusé sa confiance, l'a menée en bateau pour pouvoir coucher avec elle, elle n'a plus pu faire confiance à quiconque, ni éprouver une quelconque émotion qui ne soit pas au préalable calculée et contrôlée. Il a laissé ses parents dans le sud de la France et n'a ni famille ni réels amis ; elle s'est disputée avec sa famille avec laquelle elle a coupé les ponts, et n'a presque que des relations professionnelles. Pendant tout le reste de la soirée, ils tissent ce réseau de confidences nécessaire à la mise en place d'une relation intime, basée sur le plaisir d'être ensemble, le désir de l'autre, l'affection, le respect mutuel et la confiance.


Lorsqu'ils quittent le restaurant, vers minuit, ils ont le sentiment de se connaître depuis toujours - et de ne plus jamais vouloir se quitter. Bras dessus, bras dessous, ils marchent sans but dans les rues de Juvisy, parlant, riant, s'embrassant, profitant de leur bonheur. Ils traversent le Parc Flammarion, passant devant l'observatoire. Les étoiles étincellent, jetant sur chaque chose un voile de mystère et de magie secrète. Leurs pas continuent de les mener à travers Juvisy, par le Parc aux Oiseaux, par celui des Grottes. Dans ce dernier, ils s'asseyent sur un banc, contemplant les astres de la nuit dans les bras l'un de l'autre. Sa tête reposant sur l'épaule de Julien, Katrine ferme les yeux, savourant la respiration de son ami, la chaleur de leurs corps dans la fraîcheur de la nuit.


Soudain, elle sent le corps de Julien se raidir, son souffle se bloquer. Elle ouvre les yeux et contient un hurlement. Un homme lui sourit d'une manière cruelle, son revolver appuyé contre la tempe de son ami.


- Alors, mes tourtereaux ?! On profite du clair de lune pour faire des cochonneries à la belle étoile ?! Toi, fils de pute, durcit-il le ton envers Julien en appuyant davantage le canon de l'arme sur sa tête, tandis que celui-ci esquisse un geste pour se dégager de leur agresseur, je te conseille de ne même pas y penser !


Julien s'immobilise de nouveau. La tension est palpable et Katrine peut presque sentir les muscles de son ami se bander, prêts au combat.


- Toi, dit-il à Julien en armant le chien de son arme, vide tes poches et donne-moi tout ce que t'as - et en douceur ! Quant à toi, ma jolie, continue-t-il en se tournant vers Katrine, je te déconseille de gueuler ou de faire la conne. OK ? Sinon, je serai obligé de faire sauter la tête de ton petit copain !


Katrine acquiesce, sentant des larmes emporter son rimmel en silence le long de ses joues. Tandis que Julien s'évertue à obéir aux ordres qui lui ont été donnés, l'ombre armée au sourire glacial la détaille. Katrine sent avec humiliation son corps la brûler là où se posent les yeux obscènes et fous. Elle referme les pans de sa veste et croise les bras, en défi dérisoire, en barrière inutile. Le sourire de l'homme semble s'élargir davantage devant ce spectacle. Il se penche vers elle et, passant une main dans ses cheveux, s'y agrippant pour lui tirer la tête en arrière, il lui lèche la joue. Katrine se débat et le gifle. L'homme s'écarte légèrement, surpris mais amusé, et renvoie à Katrine un poing ganté qui l'assomme presque en la faisant rouler au sol. Julien se lève d'un bond et se retourne, prêt à tuer cette brute qui a osé frapper la femme qu'il aime. Poussant un cri rageur, il se jette sur leur agresseur. Mais son assaut, comme son cri, sont stoppés net par un bruit plus puissant encore : celui de la détonation du revolver que l'homme, toujours souriant, a pointé sur l'amant furieux. Julien s'écroule, gémissant de douleur, de rage et d'impuissance. L'homme ganté vient s'accroupir au-dessus du mourant et, saisissant son visage entre ses doigts pour le tourner vers le sien, lui murmure, en le regardant droit dans les yeux :


- T'en fais pas, mon chéri ! J'vais bien m'occuper de ta copine ! J'vais prendre tout mon temps pour qu'elle savoure !


Devant le regard furieux et paniqué que Julien lui lance, le fou se met à hurler de rire et, réarmant son revolver, il achève Julien d'une balle entre les deux yeux. Katrine, qui a relevé la tête et suivi cette dernière action, hurle de désespoir et de peur. Elle se relève et se met à courir vers la sortie du parc. L'homme prend le temps de réarmer de nouveau et de viser. Le coup de feu résonne dans la nuit comme le tonnerre et Katrine finit sa course en roulant dans l'herbe, pleurant de douleur et de peur. Le tueur la rejoint tranquillement et, s'agenouillant près de la femme, blessée à la jambe, il lui sourit et l'embrasse. Elle le repousse et lui crache au visage, le manquant de peu. Il sourit un peu plus largement et, entendant les sirènes de la police l'assomme d'un coup de poing au visage.


- Bonne nuit, ma poulette !


L'homme charge une Katrine inanimée sur son épaule et rejoint tranquillement sa voiture.


CHAPITRE SECOND :

Séjour aux Enfers.



Douleur.

Obscurité.

Nausées.

Katrine revient à elle. Elle a mal partout. Sa blessure à la jambe irradie la souffrance jusqu'au ventre ; son visage boursouflé gêne sa respiration. Le sang lui laisse un goût ferreux et inhabituel dans la bouche. Son bâillon lui étire sadiquement les mâchoires et ses liens mordent profondément ses chevilles et ses poignets.


Ouvrant difficilement ses yeux, elle examine la pièce. C'est une toute petite chambre sans fenêtres ; une ampoule nue pend misérablement au plafond, répandant parcimonieusement une lumière jaune et poussiéreuse. Elle est attachée en croix sur un lit à barreaux. Le seul autre meuble de la pièce est un bureau sur lequel elle est terrifiée de découvrir des chiffons, des ciseaux, des couteaux, des aiguilles, des scalpels, des fils et rouleaux de scotch. Ses vêtements sont froissés et déchirés par endroits et une odeur d'excréments et d'urine flotte dans la pièce, ainsi que des effluves de pourriture et quelque chose qu'elle aurait voulu ne pas reconnaître : une odeur de sang.


Sentant la panique la gagner, elle commence à se débattre pour se détacher, chacun de ses gestes lui arrachant des cris de douleur. Réalisant que ses efforts sont vains et risquent davantage de lui faire perdre connaissance que de la libérer, elle cesse de lutter et laisse sa tête retomber sur le drap de plastique qui recouvre le matelas du lit. C'est alors qu'elle remarque, fixées au mur au-dessus du lit, plusieurs étagères supportant des bocaux. Curieuse d'exploiter tout ce qui pourrait l'aider à s'échapper, elle se tord en tous sens pour découvrir ce que contiennent ces récipients. Il y a quatre étagères. La plus basse supporte six bocaux pleins, la seconde seulement trois, dont le dernier qui est vide. Les deux autres niveaux sont libres. Se penchant davantage, à presque s'en arracher le poignet et la cheville, elle réussit enfin à voir ce que renferment les bocaux. Mais elle ne comprend pas. Ne veut pas comprendre. Fait tout pour ne pas comprendre. Finit malgré cela par comprendre. Il y a un pied qui flotte dans chaque récipient. Un pied gauche par récipient. Et le dernier bocal semble lui sourire, attendre le sien... Elle se met à hurler dans sa tête, dans son esprit, dans son corps et derrière son bâillon, mais ne sortent que quelques gémissements étouffés. Elle se débat de toutes ses forces, souffrant de toutes ses contusions et blessures, de toutes ses articulations malmenées. Le lit se déplace par saccades, grinçant et raclant le sol cimenté de la pièce. C'est alors que, du fond de sa folie où elle a voulu s'enfermer pour se libérer, elle entend des bruits de pas dans un escalier derrière la porte. Elle s'immobilise, tremblant de chaque muscle, tendue à en exploser. Les bruits de pas cessent et un bruit de serrure se fait entendre tandis que la poignée tourne et que les gonds se lamentent de la situation.


Un homme de grande stature apparaît dans l'encadrement de la porte. Vêtu d'un maillot de corps noir et d'un short assorti qui ne cache rien de sa puissante musculature, il est brun et a un visage assez commun. Il paraît avoir entre trente et quarante ans, sans qu'il soit possible de préciser davantage. Tout en lui exprime la force et l'anonymat. Sa seule particularité est son regard, profond et effrayant, souligné d'un sourire éclatant et glacial. Et, justement, il lui sourit. Elle a l'impression que son sang se fige dans ses veines. Son bourreau pénètre dans la pièce, la fixant toujours de ses yeux froids et de ses dents effrayantes, puis ferme la porte derrière lui.


- Bonjour, ma mignonne ! commence l'homme, s'asseyant sur le bord du lit, tout près de Katrine. Tu as bien dormi ? Oui, j'en suis sûr... Bienvenue chez moi, dans mon humble demeure ! Je t'ai donné la chambre d'honneur, celle où séjournent toutes mes invitées ! Comme tu peux le voir en levant les yeux, la qualité du service est telle qu'elles ont toutes tenu à me remercier en me laissant quelque chose qui me les rappellerait !


Il rit à son propre jeu de mot, très content de son petit numéro. Il s'approche de son visage, lèche lentement ses deux joues ecchymosées, puis reprend :


- Je ferai également de mon mieux pour toi... Tu vas voir. Nous allons bien nous amuser !


Il ressort en riant, claquant la porte derrière lui, laissant Katrine à sa folie qui se réveille et s'apprête à la consumer.


Katrine tente de se ressaisir. Elle ferme ses yeux et respire à fond. Elle commence à s'habituer à la puanteur, elle apprend à éloigner les nausées. Sa jambe blessée l'élance toujours vivement mais elle s'y accoutume, réussissant de nouveau à réfléchir. Elle doit à tout prix réussir à se libérer ! Ce malade va la tuer, elle en est sûre. Mais elle a exploré toutes les solutions qu'offre sa claustration et elle en est arrivée à la conclusion que seul quelqu'un d'autre peut la libérer.


Elle repense soudain à Julien, aux promesses qui brillaient dans ses yeux, à celles qui lui brûlaient la peau lorsqu'il la caressait et l'embrassait. Le désespoir et la tristesse la submergent et elle se met à pleurer, à sangloter de plus en plus fort. Elle les revoit tous les deux ensemble au marché, au restaurant, dans les rues de Juvisy, dans ses parcs. Elle revoit ses mains, son visage, sa bouche, son dos, surtout ses yeux. Elle revoit le regard qu'il lui a lancé avant que l'autre monstre lui prenne le visage et l'achève froidement. Elle repense aux paroles qu'ils ont échangées, à leurs souffrances respectives, à sa propre détresse maintenant. Katrine pleure pendant plusieurs heures avant que ses larmes ne se tarissent totalement et qu'elle ait la gorge si nouée, les yeux et le nez si irrités qu'elle en oublie sa jambe.


Elle réfléchit plus qu'elle ne l'a jamais fait jusque là, cherchant avec fureur et l'énergie du désespoir une solution à sa captivité. Elle finit par arrêter un plan. Elle doit réussir à obtenir de son geôlier qu'il la libère ; elle le frappera ensuite pour se donner le temps de fuir. Mieux : elle tentera de l'assommer avec ces bocaux qui la remplissent de dégoût et d'effroi. Rassurée par ces décisions qui lui donnent le sentiment d'agir et de se renforcer, mais épuisée par toutes ses émotions et sa crise de larmes, elle plonge dans un profond sommeil sans rêves.


*** *** ***

Katrine s'éveill en sursaut. Des pas dans l'escalier. Il revient. Il va entrer. Il va falloir qu'elle mette son plan à exécution. Elle prend une grande inspiration et tente de récapituler sa stratégie. Les pas de l'autre côté de la porte cessent. La porte va s'ouvrir. Soudain, elle entend de nouveau des pas résonner dans l'escalier : il remonte. Le silence revient.


Katrine ne comprend pas. Tendue, nerveuse, elle tente de saisir ce qui s'est passé. Anxieuse, elle tend l'oreille, à l'affût du moindre bruit. Elle commence à relâcher son angoisse lorsque les pas retentissent de nouveau. Il revient. Elle respire de nouveau profondément, répétant mentalement les étapes de son plan. Sa tension est à son comble lorsque les bruits cessent derrière la porte. Katrine retient son souffle, le cœur battant à se rompre. Un craquement. Une respiration. Des dents qui grincent : Katrine va exploser. Il repart sans avoir ouvert la porte. Elle ne comprend pas ! Qu'attend-il ?! Va-il enfin entrer ?


Le geôlier fait subir ces allées et venues à Katrine de nombreuses fois et, chaque fois qu'il arrive devant la porte, Katrine a davantage de mal à se calmer et à raisonner. Son anxiété se maintient à un tel niveau qu'elle souffre de tous ses muscles, épuisée. Soudain, au terme d'une nouvelle descente, plus lente et plus stressante que les précédentes, son bourreau entre enfin. Il est toujours vêtu de la même façon et son sourire de satisfaction s'étend encore plus largement sur son visage. Il claque la porte derrière lui, faisant sursauter Katrine qui, tendue comme la corde d'un arc, se serait mise à crier si elle n'avait eu la gorge si serrée.


- Alors, ma puce ?! Comment vas-tu ?! Tu as l'air en forme. Tu es... superbe... Comme je m'ennuie un peu, tout seul là-haut, je me suis dit que nous pourrions nous amuser un peu ensemble ! Qu'en dis-tu ? Tu es d'accord ?! C'est vrai ?! Je savais que tu en aurais envie ! affirme-t-il à une Katrine de plus en plus tétanisée par la peur.


S'approchant du bureau, il saisit un scalpel et le fait jouer dans la lumière. Katrine, à la vue de l'objet tranchant, hurle de terreur dans le silence que lui impose son bâillon et sa tétanie se rompt dans l'hystérie de ses ruades désespérées. L'homme s'approche d'elle et lui caresse la joue. Elle tente de se dérober, mais elle ne peut échapper à l'humiliation de cette main de mort qui mime dans une horrible parodie les caresses de l'amour. Il lui lèche la joue, descend à son menton, au creux de son cou. Katrine pleure désormais, ne pouvant plus se débattre. N'en ayant plus la force. Son bourreau ramène le scalpel devant les yeux de Katrine, afin qu'elle puisse l'admirer, et il lui sourit.


- Voyons ! Ne te gêne pas pour moi ! Fais comme chez toi, mets-toi à l'aise ! Tu veux que je t'aide ? Bon ! Si tu insistes !


Il attrape un coin de la veste de cuir rouge et, lentement, il la découpe. En partant du col et descendant jusqu'au bas d'une manche, puis de l'autre, il parvient à l'en débarrasser. Il découpe ensuite les bretelles du débardeur noir, puis le découpe de chaque côté, glissant le long des côtes de Katrine sans la toucher, tirant sur le tissu. Pleurant, Katrine est impuissante à l'empêcher de lui ôter ses vêtements. Il ne lui laisse que sa culotte de dentelle rouge et son soutien-gorge noir, laissant en tas misérable et lacéré les vestiges de l'ancienne élite de sa garde-robe. Elle tourne la tête vers ses affaires et, lorsqu'elle voit sa si précieuse et tant convoitée veste de cuir, c’est comme si un barrage cédait en elle. Elle se remet à hurler furieusement, ruant de plus belle.


- Eh bien, ma jolie ! Il ne faut pas se mettre dans des états pareils ! Tu risques de te faire du mal !


A ces derniers mots, il se met à rire aussi fort qu'elle hurle, se trouvant définitivement irrésistible.


Cessant soudain de rire, il revient vers le lit de sa victime et se place sur elle de tout son poids, un genou de chaque côté du bassin de Katrine. Il appuie de toutes ses forces sur les épaules de Katrine, qui s'épuise à tenter de résister. Lorsqu'elle cesse de lutter, anéantie, il relâche la pression. Il la contemple sous lui et son visage s'illumine.


- Mais j'y pense, tout à coup ! Je vous ai interrompus, ton petit copain et toi ! Vous aviez sûrement d'autres projets plus... intéressants, je présume ?!


Il lui fait un clin d'œil joueur et amical.


- Heureusement que je n'ai pas l'impolitesse d'empêcher les gens de faire ce dont ils ont envie ! ajoute-t-il en riant de nouveau. Je vais te montrer ce que tu n'auras pas à louper !


Joignant le geste à la parole, il se met à lui caresser le visage, le cou, les seins, le ventre, embrassant et léchant goulûment et systématiquement chaque partie de son corps. Reprenant son scalpel, il découpe son dernier sous-vêtement et l'en débarrasse. Il s'arrête de nouveau pour la contempler puis recommence son humiliante exploration. De sa langue, il titilla les mamelons qui, Katrine est impuissante à se contenir, s'érigent malgré elle.


- Eh bien ! s'exclame-t-il alors. Il semblerait que ce soit ça qui te manquait ! T'en fais pas : j'vais arranger ça !


Katrine se remet à pleurer et gémir de plus belle, impuissante à se libérer de son assaillant et, bientôt peut-être, incapable de se libérer de son propre corps et de ses réflexes. Il prend les mamelons durcis un à un dans sa bouche, les suçote et les mordille. Katrine gémit de désespoir et de rage frustrée. Il laisse sa langue serpenter entre les seins de Katrine, le long de son ventre et jusqu'au nombril. Il s'y attarde un peu avant de poursuivre sa lente et inexorable descente. Inquisiteur, violent, frénétique, expert et sadique, il s'ingénie à faire naître de sa langue l'excitation de Katrine qui sent peu à peu son corps la trahir, se dérober sous elle, corrompu par l'ardeur de son assaillant. Elle sent, affolée et écœurée, son bassin et ses reins venir de plus en plus déterminés vers le visage du monstre qui la séquestre, a tué l'homme qui aurait sans doute pu être son grand amour et qui lui a en plus tiré dans la jambe. Devant les assauts de son tortionnaire, Katrine sent peu à peu des vagues de chaleur mêler le plaisir à sa douleur. N'ayant plus de larmes, elle ferme les yeux. N'ayant plus de moyen de s'échapper, elle cesse de lutter et s'enfuit au plus profond d'elle-même. De loin, comme à travers des vitres et des kilomètres d'eau, elle sent cet homme qu'elle hait de tout son être, qui a ruiné sa vie, déclencher en elle des réflexes de plaisir qu'elle ne supporte pas, qui vont la tuer.


Elle l'entend, à travers un épais brouillard, ôter ses propres vêtements. Elle sent qu'il la pénètre, qu'il viole son intimité corrompue en haletant de plus en plus fort. Elle se met à détester aussi son corps qui la trahit, qui accepte cette humiliation, sans scrupule, sans honte. Elle sent, l'esprit au bord de l'évanouissement, une puissante nausée la submergeant, des vagues de plaisir de plus en plus intenses, de plus en plus horriblement délicieuses. Elle le sent allumer un feu sur ce corps ennemi à chacun de ses attouchements. Elle s'entend haleter elle aussi, gémir de plaisir. A l'intérieur d'elle-même, elle est au-delà de l'horreur, plus loin que la rage et le dégoût. Ce n'est pas Katrine que ce fou rend consentante : c'est une mécanique malade sur laquelle elle a perdu tout contrôle.


Lorsqu'il a fini, il reste affalé sur elle, essoufflé et moite de sueur. Puis, lorsqu'il en a assez, il se relève, se rhabille et quitta la pièce. Katrine demeure prostrée de l'intérieur, catatonique, refusant de reprendre possession d'un corps qui l'a traîtreusement et honteusement abandonnée et qui continue de ressentir les derniers remous de ce plaisir qu'il a réussi à lui imposer. Quelque part dans l'esprit de Katrine, quelque chose s'est brisé, cette chose qui lui laissait croire qu'elle était libre, autonome, et qu'elle contrôlait sa vie. Alors qu'aux tréfonds de son être elle hurle de terreur, de désespoir et de rage, son corps s'endort, entre douleur et langueur...


*** *** ***

Le corps de Katrine vient de se réveiller, sorti de sa torpeur par des bruits de pas dans l'escalier. Loin de tout ça, l'esprit de Katrine s'évertue à se croire ailleurs, mort, cauchemardant. Loin de tout ça, l'esprit de Katrine voit la porte s'ouvrir sur une face souriante qu'elle ne veut pas reconnaître. Loin, très loin de lui, il voit l'homme s'approcher, saisissant au passage le scalpel sur son bureau, et s'asseoir près du corps de Katrine, sur le lit.


Le corps de Katrine est raide, et ses yeux fixent obstinément d'un regard vide le plafond aux taches moisies d'humidité.


L'homme se met à caresser avec douceur le corps nu et immobile, dont la peau frissonne. Sa langue repart sur les sentiers de ses exactions passées, rejoignant bien vite les mamelons émotifs que l'esprit de Katrine fait tout pour ignorer. Mais elle ne peut éviter de les sentir, à travers le brouillard dont elle s'enveloppe, s'ériger de nouveau en réponse aux sollicitations sadiquement expertes.


Très, très, très loin de tout ça, l'esprit de Katrine pleure, rage, se désespère davantage de cette seconde trahison.


Dans la pièce exiguë, l'homme se saisit de son scalpel et l'approche des seins de sa victime. Plus haut, les paupières se sont déjà fermées sur des yeux aveuglés par la fuite de l'esprit qui les anime. L'homme prend un mamelon entre son pouce et son index gauches et commence à le pincer délicatement. Le corps de Katrine frémit. Il serre davantage. Plus la pression augmente, plus l'intense douleur parvenient à atteindre l'esprit de Katrine qui, peu à peu, se sent reprendre possession de son corps pour en subir les souffrances et l'humiliation.


La brûlure devient insupportable et Katrine rouvre les yeux. Ses muscles se raidissent, les larmes perlent de nouveau à ses yeux. Elle se met à hurler de douleur ; le bourreau sourit.


- Eh bien ! Tu as encore de la voix finalement ! Dommage qu'il y ait le bâillon ! Tu as mal ? Oui ?! Tu veux que j'arrête ?


Du fond de sa presque folie, Katrine perçoit le ton interrogatif et cesse de crier. Il répète sa question, tandis qu'elle sanglote. Elle acquiesce vivement et le sourire de l'homme s'élargit.


Il tranche le téton douloureux, déclenchant une vague encore plus intense et horrible de souffrance dans tout le corps de Katrine. La douleur lui coupe le souffle et l'empêche de hurler. L'homme ôte son bâillon et lui enfonce dans la bouche le sinistre téton avant de le lui renouer par-dessus.


Il quitte alors la pièce en claquant la porte. Katrine, étouffant à moitié, est obligée d'avaler le prélèvement sanguinolent pour ne pas s'asphyxier. Elle a immédiatement des spasmes nauséeux qu'elle réprime par réflexe. Elle a toujours été incapable de régurgiter quoi que ce soit et s'en est toujours réjouie. Elle le regrette désormais amèrement, sachant qu'avec le bâillon qui lui obstrue la bouche, vomir lui coûterait la vie. Elle se réprimande. Elle pleure de douleur physique, de désespoir moral et d'épuisement.


Elle comprend vaguement que ce monstre essaie de la détruire. Elle ne peut pas le laisser faire. Elle doit résister, se battre.


Pour Julien.


Pour elle.


Pour tout ce que ce malade avait gâché.


Pour ses précédentes victimes dont elle commence à concevoir le supplice qu'elles ont subi. La police doit être sur les traces du tueur, à l'heure qu'il est. Julien a dû être retrouvé et les enquêteurs sont déjà sur sa piste, à sa recherche.


Julien.


Julien !


Elle tente de se ressaisir, sentant de nouveau le chagrin venir s'ajouter à la terrible douleur et à son angoisse. Elle essaie de raisonner. Elle pense qu'elle est captive depuis près de 24 heures. Elle estime qu'elle peut raisonnablement penser que la police est à sa recherche depuis la fin de la matinée suivant sa disparition. Cela fait donc une dizaine d'heures : une éternité.


Elle tente de se convaincre que des témoins ont assisté à leur agression et accéléreront l'enquête. Elle en est certaine : dans quelques heures, la police viendra la délivrer. Il le faut. Et peut-être que Julien...


Elle s'empêche de le croire vivant. Elle l'a vu mourir ! Et pourtant... Non, personne ne peut survivre à ça.


Mais, si...


Ses pensées tournoient dans son esprit, de plus en plus incohérentes, de plus en plus étranges et incompréhensibles. Elle s'endort.


*** *** ***

Après deux courtes heures d’un sommeil agité, Katrine est éveillée par son corps douloureux. Cela lui est déjà insupportable de voir que les secours tardent, mais lorsqu’elle sent des picotements en provenance de sa vessie, elle déprime davantage. La dernière fois qu’elle a uriné, c’était – pense-t-elle - la veille au soir, dans le restaurant. Depuis, ses émotions lui ont permis d’éviter ce besoin, ses muscles perpétuellement tendus et la douleur l’éloignant de ces basses considérations.


Soudain, un espoir s’insinue dans ses pensées : elle se voit demander sa libération temporaire à son tortionnaire et profiter de l’occasion pour s’enfuir de cet enfer. Situation paradoxale qui la révolte, l’angoisse et l’écœure, elle est désormais pressée que son bourreau redescende afin qu’elle puisse mettre à exécution son audacieux plan.


Elle l’attend, d’abord avec une dignité presque retrouvée, puis avec agacement, impatience, et enfin inquiétude. Plus son besoin d’uriner se fait pressant, moins elle parvient à garder son calme et à ordonner ses émotions et réflexions. Elle ne peut plus attendre longtemps.


Enfin, les pas retentissent dans l’escalier. La porte s’ouvre. L’homme est toujours aussi souriant et Katrine doute un instant que son plan puisse fonctionner. Il est venu avec une bouteille d’eau en plastique. Il s’approche du lit et, lorsqu’il s’assied à côté d’elle, elle se met à gémir doucement pour lui signifier qu’elle veut lui parler.


- Oui ? Tu veux me dire quelque chose ? lui demande-t-il avec douceur.


Elle acquiesce.


- Tu seras sage ? Oui ?! Entendu ! Je te fais confiance !


Il lui ôte son bâillon. Elle s’étire les mâchoires, ce qui lui arrache un gémissement de douleur là où l’a frappée l’homme. Elle veut parler mais sa gorge, trop sèche, la fait tousser. L’homme hoche la tête d’un air de dénégation lasse, tel un père devant sa petite fille blessée en faisant une bêtise alors qu’on l’a prévenue.


- Tu n’aurais pas dû crier... Maintenant, tu as mal à la gorge. Tiens, bois. Après, ça ira mieux.


Il débouche la bouteille et en rapproche le goulot des lèvres de la captive. Elle boit goulûment la première gorgée et manque s’étouffer. Il reprend la bouteille le temps que la quinte se calme puis la lui représente. Elle boit deux autres gorgées, plus prudemment cette fois-ci. Quand elle lui fait signe qu’elle en a assez, il rebouche la bouteille et la pose au sol, près du lit. Il la contemple, ses yeux détaillant son visage, son corps exposé, sans protection, malmené.


- Pour... commence-t-elle avant de s’interrompre, la voix brisée.


Elle se racle la gorge et affronte le regard de cet homme qui a gâché sa vie, qui a tué l’homme de sa vie, qui l’a enlevée, violée, humiliée, torturée, battue, blessée par balle. Un frisson la parcourt lorsqu’il pose négligemment une main sur le sein jumeau du mutilé. Il la regarde dans les yeux.


- Oui, je t’écoute, l’encourage-t-il, l’air presque bienveillant, très attentif.


- Pourquoi... Pourquoi vous avez fait ça ? demanda-t-elle, hésitante, au bord des larmes.


- Voyons ! Ne sais-tu pas que la curiosité est un vilain défaut ? lui répond-il, souriant doucement et haussant les sourcils, levant les yeux au plafond. Mais tu as de la chance car je n’ai rien à cacher ! Pour te prouver ma bonne volonté, je vais te répondre : parce que j’en avais envie.


- ...Envie ?... répète-t-elle, choquée, semblant ne pas comprendre.


- Eh bien oui ! Envie ! N’as-tu jamais eu envie de faire quelque chose ? Je trouve que c’était une très belle nuit pour s’amuser : ne trouves-tu pas ?


Katrine ne sait que répondre. Elle ne veut ni ne peut y croire. Il a fait tout ça pour s’amuser ! Ce malade a tué Julien et leur a fait tout ça pour s’amuser ! C’est horrible et grotesque. C’est le fruit d’un esprit dérangé, pour sûr. Elle décide de ne pas pousser plus loin ses investigations et de mettre en œuvre son plan d’évasion. Sa vessie lui rappelle d’ailleurs de plus en plus douloureusement l’urgence de la situation.


- Merci pour l’eau, lui dit-elle, bien que ces remerciement sonnent faux et lui arrachent le cœur. Mais il faut que je me rende aux toilettes au plus vite. Auriez-vous l’obligeance de me détacher quelques instants, afin que je puisse satisfaire mes besoins ? lui demande-t-elle, son professionnalisme poli de banquière l’aidant à se maîtriser.


- Je suis navré mais je ne peux prendre le risque de te détacher pour le moment, ma belle.


Katrine manque paniquer mais elle comprend à temps qu’il a sous-entendu qu’il la détachera plus tard. Il compte donc la relâcher ?! Il veut juste « s’amuser » un peu avec elle avant de la libérer ?! L’espoir de Katrine renaît et lui permet de se calmer.


- Je comprends votre inquiétude, reprend-elle, mais je vous jure que je serai obéissante. Je ne tenterai rien. C’est juré ! J’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes !


Et elle ne ressent effectivement plus à ce moment-là ses traumatismes, ses blessures et l’horreur de la situation : tout est relégué au second plan par ce simple besoin, ce diktat d’une simple poche urinaire qui s’impose face à vingt-sept années d’apprentissage de la vie, des convenances, des relations affectives et intellectuelles ; des millénaires d’évolution humaine pour que, en seulement vingt-quatre heures, tout soit balayé par une envie d’uriner.


- Tu veux vraiment aller aux toilettes ?


- Oui !


- Tu as vraiment besoin de te soulager ?


- Oui, je vous assure que c’est vrai ! Je ne pourrai bientôt plus me retenir !


- Bon ! Dans ce cas, je veux bien faire un geste pour toi. Mais c’est seulement parce que c’est toi ! Ne crois pas que tu pourras me faire accepter tous tes caprices pour autant ! la menace-t-il du doigt, toujours souriant.


Il tend son bras sous le lit tandis que Katrine se tend à se rompre. Il en sort une cruche en plastique bleu, comme elle se souvenait en avoir vu à la cantine, lorsqu’elle était petite, à l’école. Toujours souriant, il place le récipient entre les jambes de Katrine, le positionnant avec soin afin d’éviter toute fuite.


- Non ! proteste Katrine, choquée, tandis que la valve de sa vessie se rétracte, soit par solidarité envers la pudeur de sa propriétaire, soit pour se concentrer sur l’effort final. Je ne peux pas ! Je vous jure que je ne tenterai pas de m’échapper ! Je veux juste aller aux toilettes !


Katrine pleure de nouveau, la tête penchée sur le côté, sanglotante.


- Mais tu as le choix ! Tu peux, ou non, te soulager. Seulement, tu dois le faire ici et maintenant. Profite de ma générosité, va ! Elle ne se reproduira pas de sitôt ! finit-il en riant.


Katrine voudrait disparaître, préfèrerait mourir plutôt que de s’humilier davantage devant son tortionnaire. Mais sa vessie a attendu trop longtemps. Le muscle qui retenait le liquide se relâche et, malgré elle, Katrine sent avec un soulagement croissant et profond l’urine chaude se déverser dans le pot de chambre improvisé. Le bruit que cela fait lui rappelle une colonie de vacances. Pour faire la vaisselle, ils utilisaient des bassines en plastique qu’ils remplissaient au jet d’eau. Ce bruit qui éveillait en elle les joies de l’enfance, de l’été et des soudaines batailles d’eau serait à jamais corrompu par ce salaud au sourire écœurant. Plus jamais elle ne pourrait uriner sans repenser à ce moment avilissant.


- Tu ferais mieux de soulager tes intestins aussi : je n’aurai pas l’amabilité de te prêter mon broc deux fois. La prochaine fois que tu auras des besoins, tu n’auras qu’à les assumer sans moi ! Chacun ses problèmes, mon chou !


Katrine s’apprête de nouveau à protester mais elle réalise que cela est vain. Il trouvera bien d’autres moyens de l’humilier et de la faire souffrir : autant ne pas se rendre responsable d’une gêne supplémentaire...


Pleurant, elle s’efforce de s’exécuter. Jamais moment de sa vie ne lui a été si insupportable, si traumatisant.


Lorsqu’elle a terminé, il reprend le récipient et, sans plus de cérémonie, il le renverse doucement, méthodiquement, sur toute la surface du corps de Katrine. Elle rue, l’insulte, tente de se dérober. Ses vociférations cessent brutalement lorsque les derniers restes d’excréments et d’urine lui dégoulinent sur le visage, dans les yeux, le nez et la bouche. Elle tousse, crache, se racle la gorge, mais le goût et la sensation demeurent vivaces. Les haut-le-cœur se succèdent et, pour la première fois dont elle puisse se souvenir, elle vomit tout ce qui lui restait dans le ventre, surtout une bile brûlante et acide qui la fait tousser davantage.


Hurlant de rire, presque pleurant de joie, le sadique lui remet son bâillon et quitte la pièce en claquant la porte. Katrine, plus désespérée que jamais, se débat pour se débarrasser de ses propres déjections, qui ravivent la douleur de ses plaies. La douleur, les efforts qu’elle a faits, les traumatismes qu’elle a subis, le sang qu’elle a perdu par ses différentes plaies lui font perdre connaissance.


*** *** ***

Des dents. Des dents gigantesques. Un sourire qui va la dévorer. Des mains qui la caressent lentement mais sa peau tombe en lambeaux sous ce contact anodin, laissant à la place des rivières et des lacs putrescents de pieds baignant dans de l’urine sanguinolente. Des détonations douloureuses qui font trembler le sol. Le sol qui s’ouvre sous ses pieds, et elle qui hurle, qui tombe, qui hurle, qui tombe toujours plus bas vers la gueule du monstre...


Katrine s’éveille en hurlant, ses cris retenus par le bâillon. Ses yeux fous courent à travers la pièce, tentant de se repérer, tentant de retrouver une réalité rassurante. Son regard se fixe sur les bocaux et la réalité, qui rattrape brutalement Katrine, ne la réconforte pas. Mais cette vision, devenue horriblement presque familière, lui permet de fixer sa pensée et de retrouver un semblant de calme.


Alors que son esprit, libéré de la panique du cauchemar dont elle vient de sortir, commence à se remémorer tout ce qui s’estpassé depuis leur agression, qu’elle estime à une trentaine d’heures de là, Katrine fait un énorme effort sur elle-même pour reprendre le contrôle de ses réflexions, afin de les rendre, sinon positives, au moins constructives, utiles. Elle a échoué à négocier sa liberté, et ce souvenir l’emplit de rage et de honte. Elle sent le désespoir la gagner alors qu’elle ne parvient pas à entrevoir la moindre étincelle d’une solution quelconque lorsque les pas se font entendre dans l’escalier.


De nouveau tremblante et incapable de réfléchir, elle tire par réflexe sur ses membres attachés, déclenchant en elle une explosion de douleur. Le sang qui avait fini par réussir à se coaguler en une croûte purulente sur son sein mutilé et sa jambe perforée se remet à suinter de la croûte. Elle s’insulte en silence, serrant les mâchoires le temps que la souffrance s’atténue. Et c’est grimaçante de douleur, les yeux fermés, que le sociopathe la trouve en ouvrant la porte.


- Eh bien ! Eh bien ! On dirait que tu souffres ! Je me trompe ? Non, bien sûr, jamais. Sais-tu que j’ai justement lu quelques traités de médecine ? Il y en avait notamment un, très intéressant, sur l’acupuncture. Il paraîtrait que cela serait très efficace contre la douleur ! Comment ? fait-il, tendant l’oreille vers Katrine, qui le fixait désormais, méfiante. Tu veux que nous essayions ensemble ? Vraiment ?! J’avoue que j’espérais de ta part une meilleure volonté pour me remercier de mes efforts, et je vois que nous sommes sur la même longueur d’onde !


Katrine, toujours perplexe, le regarde marcher jusqu’au bureau et saisir les aiguilles. Il y en a un plein sachet. Lorsqu’il se retourne, souriant, Katrine comprend et rue pour se libérer, hurlant à pleins poumons des “ Non ! ” véhéments dont ne subsistent, passé le bâillon, que des gémissements sourds. Devant la vanité de ses efforts, et surtout la souffrance qu’ils lui font subir, Katrine cesse de s’agiter et son bourreau se met à rire.


- Allons, allons, allons ! dit-il d’un ton qu’il veut rassurant. Il ne faut pas avoir peur du docteur ! Il ne te fera pas de mal ! Je ne te veux que du bien...


Il s’assied au bord du lit, ayant pris soin de poser le sachet, ouvert, sur le sol poussiéreux.


- Il va falloir te tenir bien tranquille pendant le traitement, sinon je risque de te faire mal, dit-il sur un ton de confidence avant de se mettre à rire.


Son rire est grave, saccadé, sans joie. Il aurait pu être amusant, dans d’autres situations mais, dans l’horreur du moment, il est terrifiant, confinant presque à la folie.


Il se saisit d’une aiguille dans sa main droite puis il empoigne de l’autre le pied droit de Katrine pour l’immobiliser. Katrine essaie de lui faire lâcher prise mais la force de l’homme est telle que ses muscles contractés ne font que raviver sa douleur. Il la regarde dans les yeux quelques secondes et ses yeux peuvent aussi bien exprimer la compassion que la cruauté : son regard est ambigu, angoissant. Enfin, il se concentre sur sa tâche. Katrine ferme les yeux, retient son souffle et serre les dents, tentant de se faire un bouclier contre les piqûres à venir.


Il plante la première aiguille dans le bout du gros orteil, presque sous l’ongle, et, à l’aide d’un dé à coudre argenté, l’enfonce jusqu’à l’os. La douleur est insurmontable, suffocante, incroyable ; elle relègue sa mutilation et sa blessure par balle au rang d’égratignures. C’est une brûlure vive comme le feu, qui bat et remonte tout le long de sa jambe, qui semble sourdre de partout à la fois, qui lui donne mal à la tête ; des sueurs froides et des frissons de douleur, tels des vagues brûlantes et glaciales, parcourent son corps frémissant comme une feuille dans la tempête. Elle ne peut crier. Toute son énergie et ses forces vives sont nécessaires pour supporter les assauts de la souffrance.


Il recommence pour chacun des orteils du pied droit puis passe aux doigts des deux mains. Il plante quelques aiguilles dans le mamelon du sein encore intact, dans les coudes et les genoux, dans la face interne des bras et des cuisses. Ensuite, il se relève pour contempler son œuvre. Katrine est figée, frémissante comme une eau sur le point de bouillir. Elle est livide, tous ses muscles et tendons crispés, les yeux fermés et le souffle court. Soudain, fronçant les sourcils comme s’il n’est pas satisfait du résultat, il se penche sur l’entrejambe de Katrine et tente d’exciter son clitoris de la langue. Il s’y efforce en vain pendant plusieurs minutes puis, rageur, il cesse et saisit une aiguille supplémentaire, plus longue et plus épaisse. Il la regarde, retrouvant le sourire, puis il la plante profondément dans la protubérance qui a osé lui résister. Tout le corps de Katrine semble vouloir se rétracter pour échapper à la douleur, tel les tentacules d’un poulpe, et son souffle s’interrompt totalement. Elle écarquille soudain les yeux, le regard fixe et vide. Son corps se met à trembler violemment et la peau de son visage devient rouge, ses veines et artères saillantes. Elle est en train de s’étouffer, ses poumons, comme le reste de son corps, trop contractés pour pouvoir exercer une inspiration.


L’homme, d’abord fasciné, semble soudain inquiet que les réjouissances cessent si vite. Puis son expression devient rageuse. Il fait un pas vers la tête du lit et envoie au visage de Katrine une puissante gifle qui l’assomme à moitié et déclenche ses réflexes de défense. Ses diverses glandes cervicales se mettent à libérer dans son sang des doses inhabituellement massives d’adrénaline et d’endorphine, renforçant sa résistance à la douleur et permettant un léger relâchement des tensions du corps. Ses poumons, profitant de cette accalmie, se détendent dans une longue et profonde inspiration. Un râle s’échappe de la gorge de Katrine. Une seconde gifle du même acabit que la première, dont l’objectif est, cette fois-ci, de détendre les nerfs de l’homme, finit de faire perdre connaissance à la malheureuse.


Le sadique, soulagé et content de lui, retrouve le sourire et quitte la pièce pour aller prendre un déjeuner bien mérité devant son poste de télévision.


*** *** ***

Katrine revient à elle quelques heures plus tard. A chaque pulsation de son sang dans ses veines, des décharges électriques semblent parcourir toute la surface de son corps. La douleur est intolérable et tambourine dans sa tête comme une fanfare infernale accompagnant toute une armée de barbares en armures avec, tout proches, des dizaines de canons qui rythment la marche. Elle ne peut plus réfléchir. Elle est à bout de nerfs. Elle veut à tout prix que cela s’arrête. Elle désire la mort, sachant que son agonie ne cessera plus, que personne ne viendra la libérer.


Venant du rez-de-chaussée de la maison, elle entend un bruit de casseroles et ce bruit familier, si anodin, si souvent entendu et même provoqué, fait remonter du plus profond d’elle-même une lourde et suffocante bouffée de chagrin et de désespoir. Elle se met à gémir, à sangloter, de plus en plus fort, ses larmes recommençant à couler, laissant sur son visage tuméfié et sali de son sang et de ses selles des sillons plus clairs, tels un masque de cérémonie funèbre simulant le chagrin figé de la mort et du souvenir.


Ses sanglots de plus en plus violents refont jaillir la douleur de partout en même temps et ce terrible feu d’artifice de souffrances lui fait de nouveau perdre connaissance. Tout le sang qu’elle a perdu et qui continue de suinter l’affaiblit de plus en plus, tout comme l’infection et sa fièvre qui montent en elle.


*** *** ***


Du fond de sa brume douloureuse et étouffante, Katrine perçoit de nouveau des pas dans l’escalier. Presque avec lassitude, n’ayant plus la force de s’angoisser, elle parvient à entrouvrir les yeux. Il entre, portant entre ses mains une lourde marmite fermée d’un couvercle. Des gants de cuisine - image qui pourraient être comique dans d’autres circonstances - protègent ses mains.


- Oh ! Tu dormais ? Je te réveille ? Ah ! Mais il le fallait bien ! C’est l’heure de se faire belle ! Tu rentres bientôt chez toi !


Il pose par terre la marmite et ôte le couvercle. Un nuage de vapeur s’échappe du récipient, accentuant davantage la sensation de brouillard dans laquelle évolue l’esprit de Katrine, comme un spectateur extérieur à la scène. L’homme soulève la marmite au-dessus de Katrine et verse consciencieusement l’eau bouillante en un mince filet sur chaque partie du corps de sa captive. Elle se remet à trembler et, partout où l’eau s’écoule, une peau fine et rose réapparaît, rougissant rapidement avant que des cloques ne se forment en réaction à la brûlure. Quand la marmite est vide et que Katrine s’est de nouveau évanouie, il repose sa gamelle et saisit un petit flacon qu’il ouvre sous le nez de sa victime. Il l’y agite presque une minute. Il n’y a d’abord aucune réaction puis le nez gonflé et cloqué se fronce légèrement, la tête tente d’éviter la violente et puissante odeur des sels, ses yeux s’ouvrent et elle gémit.


- Eh bien, eh bien ! Il ne faut pas partir comme ça ! Tu dois rester jusqu’à la fin, voyons ! Je ne voudrais pas que tu manques le plus intéressant ! Maintenant qu’on en est là, il faut que je t’avoue quelque chose...


L’esprit de Katrine entend le bruit de sa voix, en sent les vibrations sourdes ; elle tente de suivre la mélodie pour tenter de se raccrocher à ce son qui n’est pas douleur. Elle ne comprend pas vraiment ce qu’il dit : le brouillard est trop épais et la voix trop lointaine, mais écouter a quelque chose de rassurant, d’habituel et de distrayant.


- Voilà ! Comme tu l’as sûrement deviné, je suis un artiste. Je voulais te faire la surprise, mais j’ai réalisé que c’était un peu trop évident pour que je puisse parvenir à te le cacher réellement ! Et, comme tout artiste, j’ai mes œuvres. Tu es l’une d’entre elles, ma jolie ! Tu es flattée ?! Je te remercie ; ce fut un réel plaisir. Je te remercie de ta généreuse coopération. Il ne me reste plus qu’à te signer avant de pouvoir t’exposer !


Il se relève et part vers le bureau. Il y prend un hachoir et un scalpel puis il revient vers le lit. Il utilise d’abord le scalpel pour tracer quelques arabesques sur la poitrine et le ventre de Katrine puis, après avoir contemplé le résultat, il empoigne le hachoir d’une main et, de l’autre main, le pied gauche de Katrine, propre et intact, aux orteils encore délicatement vernis d’un rouge élégant. Il prend son élan et abat son bras. Le pied est tranché net, en une seule fois. Il peste lorsqu’il réalise qu’il a entamé au passage le drap et le matelas, se reprochant d’avoir encore oublié la planche à découper. Il tient le pied au-dessus du corps de Katrine, coupure vers le bas afin d’égoutter le “ prélèvement ” puis, lorsque le sang cesse de goutter, il le pose, tel un objet décoratif, sur le drap, près de la tête de sa victime encore agonisante, dans un coin épargné par les déluges d’immondices. Il se penche sous le lit pour en sortir une grande bouteille de formol et un masque de chirurgien qu’il enfile. Il descend de son étagère le bocal vide, qu’il remplit du liquide chimique avant d’y mettre le pied de Katrine préalablement nettoyé à l’évier voisin, qui dérive lentement vers le fond. Il rebouche les deux récipients et les remet à leur place respective.


Il ôte son masque, qu’il range avec la bouteille de formol presque vide, puis il va replacer ses outils sur le bureau. Il les nettoiera plus tard. Il revient vers Katrine, qui respire faiblement, inconsciente, continuant de se vider de son sang. Il décroche le drap de plastique des quatre coins du lit et y enferme le corps encore chaud et palpitant. A l’aide d’un rouleau de gros scotch qu’il ramasse sous le lit, il ferma ce sac improvisé, l’étanchéisant au mieux. Il le charge sur son épaule et le remonte par l’escalier jusqu’au coffre de sa voiture. Il fait nuit noire. Il se met au volant et démarre.


Le sociopathe, fier mais tendu, roule jusqu’à l’hôpital de Juvisy, sur le parking duquel il s’arrête. Il attend d’être sûr que personne ne peut le voir pour déposer le cadavre de Katrine près de l’entrée. Il remonte prestement dans sa voiture, remet le moteur en marche et s’éloigne. Il se gare, éteint ses phares et regarde en direction de l’entrée du centre médical. Il n’a pas à attendre plus d’un quart d’heure. Une infirmière, profitant d’une pause ou de l’absence de son chef de service, sort pour fumer une cigarette. Dès qu’elle aperçoit le paquet blanc de la forme d’un corps, elle rentre en courant dans l’établissement, déclenchant les procédures médicales et judiciaires habituelles.


Dans la nuit, un moteur gronde, un autoradio s’allume sur une station de Jazz, et une voiture disparaît à un carrefour, avec à son bord un sociopathe heureux...


CHAPITRE TROISIEME :

Étranges révélations.



L’homme en blouse blanche, docteur d’une quarantaine d’années, repose le bras d’une jeune femme dont il prend le pouls sur un brancard, duquel lui et ses collègues n’ont pas pris la peine de transférer la patiente. Il lève les yeux vers la pendule de la salle.


- Heure du décès : 01h30, annonce froidement le médecin avant de recouvrir le cadavre d’un drap blanc qui se teint presque immédiatement de rouge.


L’infirmière note sur sa planchette ce commentaire implacable et définitif puis accroche cette dernière au brancard avant de suivre ses collaborateurs dans le couloir, après avoir pris soin d’éteindre la lumière et de fermer la porte.


Dans l’obscurité, Katrine, choquée, ne peut y croire. C’est absurde, terrible, ridicule, effroyable ! C’est impossible ! Elle ne peut être morte ! Pas maintenant ! Pas déjà ! Pas comme ça ! C’est juste une mauvaise farce, un tour sadique, l’énième torture infligée par son abject bourreau ! C’est forcément autre chose que ça ! Ça ne peut être ça…


Katrine ne veut pas, ne peut pas admettre que son corps ait cessé de la porter à travers sa vie. Ses pensées tournoient sans fin, trébuchant aveuglément sur cette vérité invraisemblable : elle est morte. Au fond d’elle-même, elle le savait déjà avant même que le médecin ne le dise. Elle avait senti un à un ses organes s’arrêter : d’abord ses reins, puis ses intestins ; ses membres s’étaient peu à peu figés, privés de leur sève vitale ; son cœur avait ensuite cessé son doux et apaisant battement de métronome et, finalement, ses poumons avaient exhalé son dernier soupir de vie.


Avec un sentiment puissant mêlant résignation, surprise, effroi et un soupçon de soulagement, Katrine pense :


- Je suis morte.


Elle est encore sous le coup de la stupeur, ne comprenant pas ce qui se passe, lorsqu’un employé de la morgue vient la chercher pour la rouler jusqu’aux sous-sols de l’établissement. Elle ne se l’explique pas mais elle a conscience de tout ce qui se passe autour d’elle, malgré sa mort, et ce avec une plus grande acuité que de son vivant. Elle voit les gens, dans les couloirs, marcher à pas feutrés, pressés d’accomplir elle ne sait quelle mystérieuse tâche alors qu’elle a dans le même temps la pleine connaissance de ses yeux fermés, de son corps décédé, de ses organes figés, de ses veines et artères presque sèches, de son cerveau éteint. D’une nature relativement curieuse, Katrine se raccroche à cet étrange phénomène pour ne pas repenser aux conséquences de sa mort, ainsi qu’aux tortures qu’on lui a infligées.


Sans avoir ni yeux, ni doigts, ni oreilles en état de fonctionnement, elle voit, sent, entend tout ce qui se passe aux alentours de son corps. Elle repense à tout ce qu’elle a pu lire ou entendre sur la mort, sur le Paradis, l’Enfer, les fantômes et pense avec amertume que la mort est moins grandiose qu’on ne le croit. Elle est presque déçue de n’avoir que cet état pour compenser la perte de sa vie. Se remémorant un film qu’elle adorait, “ Ghost ”, elle tente de faire réagir son environnement physique par la seule force de sa volonté. Elle se concentre sur sa main droite, fixe son attention sur son index, ordonne à ses phalanges de se replier. Elle échoue dans cette tentative de reprise de contrôle de son corps.


Ébranlée par cette confirmation concrète de sa mort, elle regarde autour d’elle. Elle est à la morgue, dans un réfrigérateur. Surprise, elle ne comprend pas comment elle a pu arriver là sans s’en apercevoir. Il y a eu comme une coupure ; comme si, pendant quelques minutes, elle n’avait plus eu conscience de ce qui se passait à l’extérieur de son corps. Elle réalise que cette “ absence ” de conscience coïncidait avec sa concentration.


Maintenant qu’elle est de nouveau attentive à son environnement, elle a conscience du froid, de l’obscurité, de l’étroitesse du lieu où elle se trouve, de l’horreur de sa situation. Cependant, à son grand étonnement, elle ne ressent pas les symptômes physiques de ces stimulations externes. C’est comme si les sensations étaient filtrées, analysées et synthétisées pour lui être communiquées à l’état d’idées abstraites, de données techniques qui ne la concerneraient plus directement. Son corps ne lui appartient plus réellement.


Elle continue à avoir conscience de ce qui lui arrive, continue de se sentir intellectuellement liée à son organisme, mais les émotions et les phénomènes physiques ne font plus partie de ce lien. Elle se sent un peu comme une doublure vocale pour un film, la voix off dont l’acteur n’a pas conscience, qui n’agit pas, qui se contente de commenter, de simuler l’action.


C’est effrayant et excitant à la fois. Katrine ne mesure pas - ne veut pas encore mesurer - les implications de ses constatations. Elle explore seulement cette étrangeté, ce mystère dont on lui rebattait les oreilles dans sa jeunesse chrétienne et qui n’a finalement aucun rapport.


Par curiosité, elle examine ce cadavre qui a été jadis son corps à elle, avec lequel elle n’a fait qu’un pendant des années et qui lui est désormais étranger. Il est affreusement mutilé. Elle se remémore les dernières quarante-huit heures avec dégoût, colère et tristesse. Mais, bizarrement, regarder ce corps la rend peu à peu indifférente. Elle ne ressent plus la douleur. Elle est presque soulagée de ne plus avoir à porter ce corps détruit, qui l’a trahie et l’a fait souffrir un véritable martyre. Maintenant qu’elle n’a plus aucune sensation physique, toutes les horreurs qu’elle avécues lui semblent lointaines, presque évanescentes. Elle n’est plus solidaire de la machine organique qu’elle a crue sienne tout ce temps.


Cela lui semble incongru, ridicule et effrayant de penser ainsi, mais plus aucun élément concret ne la menace, ne la retient plus dans les sphères matérielles. Ce qu’a subi son enveloppe de chair, Katrine ne l’a pas emporté avec elle dans sa mort. Elle n’a plus à craindre la mort, la faim, la soif, la pauvreté, la maladie, la douleur... Ces craintes sont pour les vivants. Avec une amertume toute intellectuelle, elle pense que, en contrepartie, elle n’aura plus la possibilité de se réjouir d’avoir su satisfaire ses besoins matériels et financiers. Elle ne connaîtra plus l’amour. Cela dit, son tortionnaire l’en a déjà privée de son vivant.


Julien...


Julien ? Mais, réalise-t-elle soudain, il est mort, lui aussi ! Peut-être peut-elle le retrouver ? Peut-être que, finalement, elle n’a pas tout perdu ?! Elle fait le point sur ce qu’elle sait de son état : son corps est mort et son esprit, son âme - peu importe le nom qu’elle peut lui donner - n’y est par conséquent plus rattachée ; elle a la possibilité, sans passer par ses sens physiques, d’avoir conscience des phénomènes extérieurs à elle. Peut-être Julien et elle peuvent-ils avoir conscience l’un de l’autre, et communiquer ?


Soudain résolue, elle contemple les vestiges de son ancienne vie, cette enveloppe en piteux état, fruit d’un esprit malade qui l’a méthodiquement détruite. Elle fait ses adieux à son ancienne condition et se concentre sur son objectif, son but à atteindre : Julien.


Elle prend la direction des compartiments voisins. Elle inspecte soigneusement le premier jusqu’à être certaine qu’il ne s’agit pas du cadavre de son ami puis met le cap sur le tiroir mortuaire suivant. Elle se déplace lentement, comme au ralenti, telle un brouillard transparent et immatériel. Il semble que son esprit se déplace en suivant ses volontés. Elle pense gauche et s’y rend ; haut, droite, bas : elle est presque amusée par la simplicité du déplacement, conquise par cet affranchissement des limites physiques. Alors qu’elle s’apprête à traverser la cloison donnant sur le deuxième compartiment susceptible d’abriter Julien, elle sent son esprit ralentir, se glacer désagréablement, comme si une main à la poigne puissante le tire en arrière pour le ramener vers son corps. Décontenancée, Katrine ne résiste pas et se laisse docilement ramener par cette étrange force. Lorsqu’elle est de nouveau près de son cadavre, la poigne se desserre et Katrine se sent soulagée par la disparition de ce contact froid et autoritaire. Ainsi, sa liberté de mouvement a des limites ? Quelque chose la retient donc encore à ce corps informe et effrayant, celui d’un passé qu’elle souhaite oublier ? Devra-t-elle donc à jamais errer près de ce cadavre, cristallisation de toutes les horreurs humaines ? Katrine sent que, si elle avait encore une peau, celle-ci se mettrait à se hérisser de frissons...


CHAPITRE QUATRIEME :

Entre vivants et Mort.



Ainsi, même mort, son corps demeure sa prison. Ainsi, même délivrée des soucis de la vie, bien que privée de ses délices également, elle n’est libérée par aucun anéantissement, ni au-delà, ni puissance mystique plus ou moins bienveillante. Elle est toujours aussi seule, sinon plus. Certes, elle ne souffre plus physiquement, mais elle doit garder sous sa pensée, toujours avec elle, telle une obsession morbide, ce corps supplicié, symbole de ce qui lui est advenu de pire de son vivant. Sera-t-elle ainsi éternellement condamnée à vivre à l’heure de sa mort, à revivre les plus horribles et déchirants événements de sa courte existence ?


Katrine en est là de ses réflexions, absorbée par ces questions troublantes, lorsqu’elle entend, assourdis, des pas dans la pièce voisine. Des bruits de conversation feutrée se rapprochent et la poignée de son compartiment mortuaire craque lorsqu’un homme vient l’ouvrir. Vêtu d’une blouse blanche ouverte sur une tenue de médecin hospitalier, le responsable de garde à la morgue, âgé d’une cinquantaine d’années, tire vers l’extérieur le cadavre de Katrine, reposant sous un drap vert étanche.


- Comme vous pouvez le voir, commence le médecin après avoir tiré le drap jusqu’au pied du corps nu de la jeune femme, s’adressant aux deux inspecteurs de police qui l’accompagnent, il s’agit d’une jeune femme blanche ; âge : entre vingt-deux et vingt-sept ans ; taille : un mètre soixante-cinq ; poids : soixante kilos ; yeux verts et cheveux noirs. A première vue, avant une autopsie qui me permettra d’avoir des certitudes, je peux d’ores et déjà dire qu’elle a reçu de nombreux coups au visage, assénés avec force à en juger par les contusions et ecchymoses ; il semble que son corps ait été recouvert de déjections en tous genres : selles, urines et régurgitations, à en juger par les dépôts laissés dans les replis du corps et les relents dégagés ; le mamelon droit a été excisé avec un objet très tranchant et précis, tel un scalpel ; sa peau semble avoir été brûlée par un liquide particulièrement chaud, puis lacérée à l’aide d’un objet tranchant, probablement le même que pour l’excision du mamelon ; elle a une blessure par balle dans la jambe droite ; le pied gauche a été sectionné au niveau de la cheville, juste au-dessus de l’articulation, de façon assez approximative, ce qui laisse penser qu’une hachette ou un outil du même genre a été utilisé ; enfin, des aiguilles ont été profondément plantées dans son mamelon gauche, à chacun des bouts de ses doigts et orteils, et une dernière, de plus grande taille, dans le clitoris. J’ai procédé à un sommaire examen gynécologique : j’ai retrouvé des traces de sperme, donc d’un rapport sexuel récent, mais aucune trace de viol. Naturellement, j’ai prélevé un échantillon du sperme, qui est actuellement en cours d’analyses au laboratoire.


Le médecin recouvre de nouveau le corps, ne laissant que la tête apparente, tandis que les policiers comparent les photographies des personnes disparues avec le visage de la morte. Au bout d’une dizaine de minutes d’observations et de comparaisons, ils rangent les clichés, qui n’ont pu redonner un nom au cadavre, puis le plus jeune des deux sort un appareil photo numérique et fait un portrait de Katrine afin de pouvoir procéder à des comparaisons sur l’ordinateur du poste et la base de données de la préfecture.


Katrine, qui a assisté à toute la scène avec stupeur, se sent bouleversée lorsque le plus âgé des inspecteurs fait signe au médecin de ranger le corps, émettant l’espoir et le doute de retrouver son identité. Katrine, de nouveau seule dans le noir, veut leur crier son nom, veut les retenir ; elle qui les a attendus une éternité pour qu’ils viennent la libérer, elle ne les a pas vus, et ils semblent, eux non plus, ne pas devoir la trouver. Elle veut aussi leur demander où est Julien, où est son amour... Elle tente de les rattraper mais, à un mètre à peine de son cadavre, la poigne glacée la saisit de nouveau et la ramène dans le noir de son tiroir mortuaire et de sa pénible solitude...


Entre amertume, colère et désespoir, Katrine tente de nouveau de contrôler son corps. Elle se concentre comme jamais elle ne l’a fait. Ayant repensé à tout ce qu’elle sait de la mort, raisonnable ou non, réaliste ou non, elle fixe toutes ses pensées et toute son attention sur l’extrême phalange de son auriculaire gauche. Elle visualise le mouvement, la contraction du muscle, du tendon, le pli de la phalange. Pendant des heures d’efforts vains et obstinés, Katrine fait tout pour revenir à la vie. Mais il n’y a rien à faire. Elle est morte. De fureur, presque folle de rage, Katrine file de toute la force de sa volonté vers la sortie de la morgue. Au bout d’un mètre, elle sent de nouveau cette poigne farouche et glaçante qui la retient captive de son corps. Ne se laissant ni intimider, ni décourager, elle force, lutte, se démène pour gagner quelques centimètres. Plus elle résiste et s’éloigne, plus la sensation de froid s’accentue, devenant suffocante, paniquante, presque douloureuse. Elle retrouve presque des sensations physiques d’être vivant, certes de façon détestable puisque c’est une terrible morsure glacée.


Au bout de quelques secondes de souffrance et d’une âpre et vaine bataille pendant laquelle Katrine n’a gagné que quelques insignifiants centimètres, elle doit se résigner, épuisée, à être reconduite vivement auprès de son enveloppe de chair, comme si elle était attachée à un puissant élastique qu’elle aurait trop tendu et qui se rétracterait violemment.


Déroutée par son expérience, qui lui a presque ramené des sensations physiques, et préoccupée par cette force bornée qui semble vouloir la retenir, Katrine n’entend pas que des personnes approchent de son tiroir réfrigéré. Aussi, c’est avec une double surprise qu’elle voit s’ouvrir la porte de sa prison sur le visage anxieux et effondré de ses vieux parents. Émue, choquée, heureuse et désespérée, elle retrouve ces personnes qu’elle a chéries dans son enfance, détestées dans son adolescence et définitivement quittées à sa majorité.


L’un des deux inspecteurs, le plus âgé, les prévient que ça va être dur, qu’elle a subi de sévères dégradations, mais que l’identification officielle est nécessaire, et qu’il les remercie de leur courage et s’excuse de ce qu’il doit leur imposer. Il fait ensuite signe à l’auxiliaire de la morgue de découvrir le visage de la morte. Celui-ci s’exécute, lentement, sans geste brusque, pour atténuer au maximum l’extrême violence de la vision d’horreur qu’il va soumettre à ces parents déjà très fragilisés par ce qu’on leur a dit.


L’homme serre fort sa femme contre lui. Lorsque les cheveux sont visibles, la femme cache son visage dans les bras et contre le corps de son mari, homme assez grand et plutôt gras, fruit de décennies d’une nourriture trop riche. L’homme, lui, se force à regarder jusqu’au bout. Une grimace de douleur et de dégoût apparaît d’abord sur son visage lorsqu’il voit celui de la jeune femme, tuméfié et ébouillanté. Puis c’est un masque de douleur et de chagrin qui se compose, tandis qu’il se réfugie lui aussi dans les bras de sa compagne. L’entendant gémir, sa femme l’imite et ils sanglotent tous deux sur la perte de leur fille avec qui ils n’auront plus jamais l’occasion de se réconcilier.


Katrine est profondément ébranlée par leur chagrin et par la démonstration malheureuse et tardive de leur affection pour elle. Mais une part d’elle-même est surtout choquée par l’absence, chez elle, d’émotions. Katrine n’éprouve ni chagrin, ni compassion, ni débordements d’affections. Seule une vague tristesse résonne dans son esprit vidé de tout élément physique. Est-elle donc devenue incapable d’éprouver quoi que ce soit d’émotionnellement humain ? N’est-elle plus qu’un brouillard d’idées désincarnées ? Prise dans le tumulte intellectuel de sa réflexion troublée, elle ne s’aperçoit pas que ses parents sont repartis et qu’on l’a remise au frais.


Katrine ne renoue avec son environnement, ne sort de sa réflexion, que lorsque le légiste, d’une main experte, incise le corps des épaules au pelvis, en passant par le sternum, de façon à pouvoir accéder aux organes sans difficulté, en rabattant sur le côté ce chétif vêtement de peau. D’abord effrayée, révoltée et dégoûtée, Katrine est bientôt fascinée par cette vision cauchemardesque : quelqu’un est en train de fouailler dans ses entrailles, de couper, scier, triturer ses organes et ses os, enlevant les premiers un à un pour les poser sur un plateau d’acier, coupant à la scie électrique les seconds. Lorsque tous ses viscères sont sortis, le légiste les pèse, prononçant à voix haute des commentaires et des indications irréelles qui s’enregistrent sur la bande d’un magnétophone qui ronronne doucement sur le bureau, les dissèque et fait des prélèvements en éprouvettes avant de tout replacer dans le corps. Il referme la plaie béante et examine la coupe franche du pied gauche, détaille grâce à une loupe les cassures, déchirures et échardes. Katrine remarque que sa peau a été recouverte d’une fine poudre blanchâtre, telle de la farine, et elle suppose que c’est le fruit d’une tentative pour relever des empreintes ou d’autres petits indices.


Tout ça est terrifiant et fascinant à la fois. Cela lui rappelle des romans policiers qu’elle a lus, des documentaires médicaux qu’elle a regardés d’un œil distrait, de cet œil de spectateur qui contemple une réalité qui ne peut pas - qui ne doit surtout pas pouvoir - être la sienne. Et là, dans cette morgue où son propre cadavre martyrisé par un sociopathe cruel et sadique repose, elle assiste à sa propre autopsie, témoin d’une cérémonie angoissante et intimidante, intrigante et excitante. Lorsqu’il a terminé ses observations, le légiste recouvre de nouveau le cadavre de son drap, le remet au réfrigérateur. Il appellera demain matin l’entreprise de pompes funèbres que lui ont indiquée les parents pour qu’ils viennent enlever le corps afin de le préparer pour l’inhumation. Il étiquette les prélèvements qu’il a effectués, fait quelques annotations sur son dossier, puis monte au laboratoire d’analyses, refermant à clef en sortant la morgue dont il a pris soin d’éteindre la lumière.


Des images horribles, incroyables, effrayantes, tournoient dans l’esprit de Katrine. L’agression, les tortures, la douleur, la terreur, le désespoir, l’autopsie... Elle a le sentiment, l’espoir, la crainte d’être entre cauchemar et hallucination. Elle veut que tout cesse mais désire néanmoins connaître la suite, savoir ce qui va se passer.


Encore une fois, elle perd toute notion du temps et ne reprend contact avec son environnement que dans le fourgon mortuaire qui l’emmène à l’entreprise de pompes funèbres. Elle trouve ça extrêmement déroutant, cette façon d’être coupée de l’extérieur lorsqu’elle se concentre sur une pensée, de s’apercevoir qu’on a fait subir à son corps de nombreuses choses, seulement après, alors qu’il aurait fallu qu’elle y fasse attention. Durant le trajet, elle réfléchit sur ce phénomène étrange et déstabilisant, ces “ absences ”, comme elle les appelle désormais. Elle songe que cela a certainement un rapport avec le fait que ses sens physiques ne fonctionnent plus et que son esprit n’en est plus l’interprète direct. Il semble que son esprit ne soit capable de “ ressentir ” les choses physiques que lorsqu’il se concentre dessus. Autrement dit, Katrine doit se concentrer, fixer son attention sur l’extérieur pour le voir exister. Dès qu’elle cesse cet effort, ce contact se brise et plus rien n’existe plus sinon son esprit lui-même. Ce phénomène a ce quelque chose d’excitant qu’ont les nouvelles expériences, mais c’est également effrayant de sentir que son existence est si aléatoire, si fragile.


Par ailleurs, la perte de toute notion de temps qui passe inquiète Katrine au plus haut point. Il suffit qu’elle s’absente quelques instants pour découvrir que son corps a été déplacé et autopsié, ou bien emporté au funérarium. Cela a quelque chose d’affolant. Soudain, elle réalise que, durant sa réflexion, il s’est peut-être écoulé plusieurs jours et qu’elle est peut-être déjà enterrée. Au bord de la panique, elle refixe son attention, se concentre de toute sa volonté sur le monde extérieur qui semble vouloir l’oublier et la faire disparaître.


La première chose qu’elle voit, ou plutôt qu’elle ne peut voir, est la lumière. On l’a enfermée dans l’obscurité la plus totale.


C’est un espace réduit.


Elle est dans un cercueil.


Elle s’apprête à contenir une montée d’angoisse, un début de crise d’hystérie. Si elle n’est pas claustrophobe, l’idée d’être enterrée vivante - consciente, se corrige-t-elle - est loin de l’emballer. Cependant, elle a la surprise de ne pas sentir l’oppression venir, cette anxiété douloureuse à laquelle elle s’est presque habituée depuis son agression. Apparemment, la mort a inhibé ses peurs, en tous cas leurs symptômes physiques.


Désireuse de revoir la lumière, elle décide de s’éloigner un peu du cercueil. Elle espère ne pas avoir été inhumée à plus d’un mètre du sol : au cas contraire, elle n’aura plus jamais la possibilité de revoir le jour. Elle commence son ascension et se retrouve presque immédiatement à l’air libre. Un peu étonnée, elle cesse de s’éloigner afin d’éviter le retour de la poigne glacée et inspecte les alentours. Son cercueil a été entreposé dans une salle assez grande, plongée dans la pénombre. La seule lueur vient des deux lampes indiquant les sorties de secours. Malgré le manque de visibilité, elle compte autour d’elle cinq autres cercueils. Sur chacun est accrochée une petite étiquette. Elle observe consciencieusement le sien, et finit par trouver son écriteau, fixé par une ficelle à la poignée gauche près des pieds. Elle lit les inscriptions. Si elle avait une peau, elle aurait frissonné.



NOM : TONELLI. Prénom : Katrine.

N° de dossier : 091 - 2791218202 – 21093 - MB.

Date de naissance : 16/12/1976.

Date de décès : 21/09/2003.

Inhumation prévue le : 27/09/2003, 09h30.



Sa mort lui semble soudain plus concrète, plus lourde à porter, plus effrayante. Ainsi, c’est tout ce qui restera d’elle : une pierre tombale et une étiquette, un dossier dans un tiroir. Soudain morose, tout reste d’excitation et de curiosité anéanti par la nouvelle, elle relit l’étiquette. Elle doit être enterrée le vingt-sept. Combien de temps lui reste-t-il ? Il faut qu’elle sache. Elle doit trouver un calendrier. Elle doit trouver combien de jours, d’heures et de minutes, combien de secondes il lui reste.


Elle décide de ne plus relâcher son attention de l’extérieur. Elle restera hors du cercueil jusqu’à l’inhumation. Elle ne se laissera pas faire, quand bien-même ce serait cette sinistre main glacée qui voudrait l’emporter.


Elle demeure ainsi quelques heures, observant la salle déserte, cette remise où il n’y a que des cadavres. Des cadavres... Des cadavres ? Il y a donc cinq cadavres avec elle ! Que n’y a-t-elle donc pas songé plus tôt ?! S’il y a ces corps morts, leurs esprits sont sûrement à côté d’eux, dans les mêmes affres qu’elle ! Elle doit trouver le moyen de communiquer avec eux ! Peut-être même que le corps de Julien repose dans la même pièce qu’elle !!!

Son moral est revenu au beau fixe. Elle a retrouvé l’espoir de ne pas tout avoir perdu. Elle tente de décrypter les étiquettes de là où elle est mais, entre la distance et la pénombre, elle parvient à peine à deviner les petits cartons gris. Plus farouchement résolue que jamais, elle prend mentalement de l’élan, rassemble sa volonté et sa détermination puis fonce vers le cercueil le plus proche, distant de seulement cinq mètres. Au bout d’un mètre, la sensation de froideur mordante et écrasante refait son apparition, d’abord juste menaçante, puis, de centimètre en centimètre, plus forte, plus tyrannique et plus désagréable. Elle a presque atteint une distance record de deux mètres lorsqu’elle cesse de lutter, épuisée. Bien qu’elle n’ait pu lire le petit carton de l’espoir, elle a quand même gagné une maigre consolation, une brève et insignifiante bataille. Elle a conquis un mètre supplémentaire à ses chaînes glaciales. Elle décide de se reposer un peu avant de retenter l’expérience. Elle décide qu’elle réussira à s’affranchir davantage. A sa prochaine sortie, elle atteindra ce second cercueil, ce voisin qui berce ses espoirs de douces récompenses.


Après quelques moments de calme et de repos durant lesquels Katrine rassemble ses forces pour le deuxième assaut, elle renoue avec le monde extérieur, se concentrant déjà en direction de son objectif. Elle est prête à affronter cette terrible et puissante poigne qui tente de la retenir et elle sait qu’elle vaincra. Pour elle. Pour Julien. Pour ce “ nous ” qu’ils ont tant attendu et qu’ils ont cru pouvoir construire ensemble. Pour que ce sadique qui a détruit sa vie, qui lui a tout volé, n’ait pas complètement gagné.


Lumière. Musique. Des gens. Un homme qui parle. La voix de son père. Des croix. Des bougies. Des vitraux. Sa mère qui pleure.


L’esprit figé par la stupeur, Katrine surgit du cercueil au cœur de la nef où se tient la cérémonie funèbre. Son père prononce un discours qu’elle ne parvient pas à entendre, abasourdie. Elle regarde le curé, tête basse, plongé dans sa Bible, un chapelet à la main dont il égrène les perles du bout d’un pouce distrait ; sa mère qui, effondrée, ne peut pas regarder en direction du cercueil sans replonger immédiatement dans son mouchoir trempé, secouée de bruyants sanglots ; son oncle et sa tante, de chaque côté de sa mère, qui tentent sans succès de la consoler un peu, gênés par le bruit que fait son chagrin ; quelques lointains cousins et amis de la famille, qu’elle n’a quasiment jamais vus de sa vie, sont disséminés sur les deux premiers rangs de l’église. Derrière, une vingtaine de badauds et quelques collègues de bureau se partagent les dix-huit autres rangées de bancs.


Son père s’est interrompu. Katrine le regarde. Il a enfoui son visage entre ses mains pour cacher ses larmes. Ses épaules sont secouées de sanglots dignes et silencieux, ceux d’un père qui se sentira à jamais responsable de la mort de son enfant et des terribles sévices qu’elle a subis, parce qu’il l’a laissée partir et n’a pas su la protéger.


Katrine sent une profonde tristesse, une morosité nostalgique la gagner, tandis que son oncle quitte sa mère pour venir chercher son père. Il le raccompagne et le fait asseoir près de sa femme. Ils s’étreignent dans des sanglots croissants qui font baisser la tête de tous les autres témoins de la scène, ceux qui ont peur de se mettre à pleurer de chagrin et ceux qui ont honte de n’être là que pour le spectacle ou par obligation. Après quelques secondes d’un silence gêné, le prêtre reprend la parole pour clore la cérémonie. Il se met ensuite à l’écart, tandis que la procession se met en place, de ceux qui désirent avoir quelques secondes en tête-à-tête avec la morte et leurs souvenirs communs. C’est d’abord le père de Katrine qui se présente, seul, devant le cercueil fermé sur le conseil de l’entreprise de pompes funèbres, qui n’a pas pu réhabiliter le visage dégradé de la jeune femme. Reniflant bruyamment pour contenir son chagrin, il prend la parole dans un murmure audible de lui-seul et du souvenir de sa fille. Katrine l’écoute comme jamais elle ne l’a fait.


- Ma petite, ma puce, ma Katrine... commence-t-il d’une voix enrouée et chevrotante. Je suis désolé... si désolé... Si seulement je n’avais pas été si borné... Je voulais tellement que tu reprennes notre boulangerie, que tu fasses prospérer cette affaire que nous avions eue tant de mal à monter... Si seulement je n’avais pas été si égoïste... J’aurais dû t’écouter... J’aurais dû t’encourager quand tu me disais que tu voulais être docteur, cosmonaute ou actrice... Si seulement je n’avais pas été si stupide, je... Nous ne t’aurions pas perdue... pas comme ça... J’aurais tellement voulu être là... pour toi... Tu as dû tellement souffrir... Ma chérie... pourras-tu jamais me pardonner ?

Il ne peut se contenir plus longtemps et s’effondre, à genoux devant le cercueil, en pleurs. Katrine, elle, ébranlée par les déclarations de son père, qu’il ait enfin exprimé ces sentiments qu’elle a toujours ignorés, se sent redevenir une petite fille perdue. Elle veut se jeter dans les bras de son père, mais elle le traverse sans pouvoir le toucher. Elle se laisse alors dériver vers son cadavre, triste, émue, pleine de regrets et de remords. Son oncle vient aider son père à se relever. Ils se retournent pour redescendre l’allée. Soudain, son père se retourne de nouveau vers le cercueil, devant lequel se tient Katrine. Il fixe le coffre qui contient le cadavre de sa fille et Katrine croit un instant qu’il la regarde, elle, et en est très troublée.


- Je t’aime... Je t’aimais tellement ! finit-il avant de se laisser reconduire à la sortie de l’église, plus abattu que jamais.


Il semble si vieux que Katrine a envie de hurler de rage et de désespoir contre cette injustice dont elle et sa famille ont été victimes. Mais c’est plus par habitude d’être vivante, car elle se sent en fait plutôt indifférente à tout, enveloppée dans un voile de vague tristesse et de nostalgie. Il semble que ses émotions ne puissent exister en elle que faibles et éthérées, désincarnées, plus comme le souvenir d’une émotion qu’une émotion elle-même.


Tandis que son père s’éloigne, sa mère s’avance, chancelante, le visage crispé et pâle d’avoir trop pleuré et de faire d’immenses efforts pour contenir son chagrin. Elle se fige devant le cercueil, devant Katrine, le regard fixe et perdu. Elle semble soudain revenir à la réalité. Elle baisse les yeux vers le cercueil et une grimace de profonde tristesse déforme les traits de son visage. Les larmes se remettent à couler et elle se jette sur le cercueil qui emprisonne sa fille. Elle pleure, sanglote, hurle des “ Non ! ” déchirants, griffant le bois du cercueil pour libérer sa fille de ce cauchemar, pour se libérer elle-même de son atroce souffrance. Une mère ne devrait jamais avoir à enterrer son enfant, jamais. Surtout dans de telles conditions. Sa tante vient relever sa mère, qui tente d’abord de se débattre, puis qui la suit dehors, résignée, telle une vieille femme aux espoirs anéantis, que la vie et le bonheur ont déserté. Katrine voit ses parents s’étreindre, devant la porte ouverte de l’église. Jamais elle n’aurait pensé que sa mort leur ferait autant de peine, mais jamais non plus elle n’aurait cru un jour avoir envie de nouveau de les revoir et de les serrer dans ses bras.


C’est une drôle de sensation. Elle a l’impression de regarder un film sur lequel elle n’aurait aucune prise, de faire un rêve dont elle ne serait qu’une spectatrice extérieure, lointaine, étrangère. Cette souffrance terrible qui semble peser lourd sur les épaules de ses parents la laisse indifférente, seulement un peu triste et désolée. Elle culpabilise, regrette de ne rien ressentir de plus intense, mais une part d’elle-même se satisfait de cet état d’endormissement de ses émotions : elle a suffisamment souffert durant ses derniers jours pour pouvoir profiter d’un peu d’indifférence et d’insensibilité.


Les lointains membres de sa famille, les vieux amis qu’elle ne connaît pas se succèdent silencieusement, gênés, se recueillant quelques secondes sur ce cadavre inquiétant, qui semble leur rappeler qu’eux non plus ne sont pas éternels, puis regagnent le soleil irréel de ce samedi matin. Puis viennent les collègues de Katrine, qui ont partagé, pour la plupart anonymement, son quotidien depuis quelques années. Certains, qu’elle a plus appréciés que d’autres, versent quelques larmes silencieuses avant de repartir ; d’autres, qu’elle a moins appréciés, ont quelques paroles maladroites pour exprimer leurs regrets de la voir partir. La dernière personne à se présenter devant le cercueil est un jeune homme à peine majeur, pas encore sorti de l’adolescence. Timide et maladroit, des larmes brillant dans son regard troublé de chagrins divers, il reste silencieux quelques secondes avant de prononcer une seule phrase, qui semble contenir tout ce qu’il pourrait vouloir lui dire :


- J’aurais pu vous aimer de tout mon être...


Rougissant, il dépose une rose rouge sur le cercueil et quitte l’église. Katrine est surprise. Ce jeune stagiaire qu’elle a presque ignoré de son vivant est la personne qui a le plus réussi à la toucher. Elle est bouleversée par lui et par ce qu’il lui a dit, ainsi que par cet humble témoignage de son amour sensible et secret. Ce n’est pas vraiment lui qui l’a touchée, mais il lui a rappelé Julien, ses douces attentions, sa tendresse, sa timidité et la force de son amour. Moralement effondrée, déprimée par sa propre cérémonie funèbre, Katrine décide de regagner son corps et de se concentrer très fort sur sa mort. Peut-être parviendra-t-elle enfin à perdre définitivement conscience de tout, à ne plus exister, enfin...


CHAPITRE CINQUIEME :

Une flamme évanescente...



Katrine est réellement déterminée à mettre fin à son état de conscience. Elle se concentre longtemps sur cet objectif. Mais, peu à peu, elle ne peut empêcher ses pensées de vagabonder. Elle revoit défiler sa vie, les bons comme les mauvais moments, et, quoi qu’elle fasse, elle en revient toujours à ses derniers moments de bonheur, avec Julien. Peu à peu, son désespoir laisse sa place à l’ennui, à l’énervement et à un espoir naissant. Pourquoi a-t-elle cessé de chercher à rejoindre son amour ? Il est peut-être tout ce qui lui reste. Elle se motive, se fabrique une détermination nouvelle. Afin de se préparer à cet assaut qu’elle se propose de faire, elle décide de reprendre contact avec l’extérieur, mais d’abord de façon locale, en inspectant son propre corps.


Elle recherche les anciens liens qui lui apportaient des informations sur son corps, et les trouve. Dégoûtée et fascinée, elle découvre que, probablement aux pompes funèbres, on lui a retiré les viscères pour les remplacer par une sorte d’épais coton. Sa peau s’est presque complètement décomposée et des lambeaux sont tombés là où il n’y avait pas de vêtements pour les tenir, révélant une chair en putréfaction. A certains endroits, les os sont apparents. Sa silhouette s’est affaissée et, mis à part son crâne, on dirait que son corps rapetisse, s’aplatit. Mal à l’aise, elle se décide à sortir. Elle rassemble ses pensées sur ce seul objectif et entame l’ascension. Le premier mètre se fait sans problème à travers la terre, mais elle n’est pas encore sortie. Elle sent la poigne glacée se saisir de son esprit. Elle redouble d’efforts et parvient à sortir.


Au-dessus de son cercueil, l’herbe a repoussé et des fleurs sont fanées, sauf une rose rouge qui lui apporte une note de bonne humeur. Une petite stèle de pierre stipule qu’elle a été une fille aimée dont on pouvait être fier, et qu’elle sera toujours regrettée. Partout, des feuilles mortes jonchent le sol. Ainsi, l’automne est déjà bien avancé. Elle estime qu’elle se trouve à deux mètres de son corps et, bien qu’elle sente l’emprise glacée tout autour d’elle, elle lui semble moins puissante, à moins que ce ne soit elle qui ait gagné en force. Encouragée, elle poursuit plus en avant, cherchant parmi les sépultures celle qui abriterait Julien. Elle procède méthodiquement, en spirale. Elle est maintenant à sept mètres de son corps et elle sent la fatigue la gagner. Elle ne pourra bientôt plus s’éloigner. Elle parvient à s’éloigner d’encore deux mètres avant de devoir lutter de toutes ses forces pour chaque centimètre. Enfin, épuisée, elle cesse ses efforts et se laisse dériver jusqu’à son corps, réfléchissant à ces nouvelles données.


Apparemment, plus le temps passe et plus elle peut s’éloigner de son corps. Elle s’interroge sur les causes du processus. Est-ce son esprit qui devient plus fort de jour en jour ? Elle n’en est pas certaine. Si elle peut s’éloigner de plus en plus, elle ne se sent pas détentrice d’une puissance croissante. Est-ce cette poigne glacée qui semble vouloir la garder près de son cadavre qui perd de son autorité, de sa force ? C’est plus probable. Effectivement, il lui semble bien que cette force, d’où qu’elle vienne, semble s’effriter, s’affaiblir progressivement. A quoi est dû ce déséquilibre progressif ? Elle cherche les divers éléments qui, en variant de façon inhabituelle, ont pu entraîner ce phénomène. Elle n’a ni bu, ni mangé depuis des semaines. Peut-être est-ce la cause ? Cette force occulte et mystérieuse se nourrirait-elle des mêmes choses que son corps ?


Toutes ces questions l’occupent durant sa solitude. Elle les tourne et retourne en tous sens pour en déchiffrer les clefs. Le mystère s’épaissit au fur et à mesure qu’elle accumule les hypothèses. Elle décide de tenter une seconde sortie.


Son corps a continué à se dégrader. Le bois a commencé à pourrir à cause de l’humidité et des insectes et des vers ont réussi à s’introduire dans le cercueil avec le cadavre. Des larves ont été pondues dans les chairs putrescentes, qu’elles dévorent en tous sens, accélérant le processus de décomposition. Le corps s’est davantage tassé et les os saillent de plus en plus. Les vêtements rendent le cadavre de Katrine de plus en plus ridicule au fur et à mesure que son humanité disparaît. Katrine abandonne son corps à son sort, presque indifférente à ce qui peut lui arriver : il n’est plus elle et elle n’est plus lui. Plus rien ne les lie plus. Plus rien sinon cette force têtue qui semble peu à peu perdre de son empire sur Katrine.


Katrine parvient à la surface. L’emprise glacée resurgit, ténue, lorsqu’elle parvient à deux mètres de son corps, et elle croit d’abord, surprise, qu’elle sent le froid physique de son environnement. En effet, c’est désormais l’hiver et la neige recouvre tout. Lorsqu’elle a récupéré ses esprits, elle repart vers le point où elle a terminé son exploration à sa sortie précédente. Elle reprend son investigation, en cercles de plus en plus larges autour de son corps. Cette fois-ci, ce n’est qu’à une distance d’environ trente-deux mètres qu’elle doit renoncer, à bout de force. Elle se laisse dériver vers son cadavre lorsqu’une scène l’arrête. Au-dessus de sa tombe, le jeune stagiaire de la banque vient déposer une rose rouge. Il se recueille sur la tombe quelques secondes, puis il se relève.


- Joyeux anniversaire, Mademoiselle Tonelli. Je ne reviendrai plus. Sachez que je ne vous oublierai pas, même si vous, vous ne m’avez jamais remarqué. Mais je dois aller de l’avant. J’ai compris que l’amour que j’éprouvais pour vous, bien qu’il soit immense et douloureux, honnête et sincère, ne fait que me retenir auprès de vous, et m’éloigner de la vie, de ma vie, dont vous ne faites malheureusement plus partie. Adieu.


Il repart, la tête haute, le pas assuré. Katrine veut d’abord démentir mais, tout-à-coup, elle réalise qu’elle ne connaît même pas le jeune homme, pas même son prénom. Ils n’ont pas eu l’occasion de travailler ensemble et ils ne faisaient que se croiser. Elle est légèrement désolée de s’être comportée ainsi. Maintenant qu’elle n’a plus le loisir de côtoyer les vivants, elle regrette de s’être abstenue de le faire avant sa mort.


Soudain, alors qu’elle le regarde disparaître derrière les tombes, elle réalise qu’elle n’a certes pas encore trouvé la tombe de Julien, mais qu’elle n’a pas non plus essayé de communiquer avec ses voisins. Se reprochant sa stupidité, elle renonce à rejoindre son cercueil et décide de visiter les fosses alentours.


Elle met le cap sur la stèle la plus proche. C’est celle d’un certain Gérard Thibault, mort dans les années soixante-dix. Elle plonge sous terre. Un mètre. Deux mètres. Enfin, elle atteint le cercueil. En partie affaissé et rempli de terre, il ne contient plus que les ossements de l’homme. Elle ne voit pas trace de son esprit. Elle se dit que, peut-être, il a réussi à vaincre cette force occulte et qu’il est parti, abandonnant sa sépulture. Ou bien peut-être que tout le monde ne gardait pas un esprit conscient après sa mort ? Comme les questions recommencent à se bousculer. Elle poursuit ses investigations.


Dans la fosse suivante, une certaine Mathilde Dufresnes, qui est là depuis trente ans, n’a plus que quelques bouts de tissus passés et poussiéreux tendus par des os devenus gris et poreux à cause de l’humidité. Son esprit n’est pas là non plus. Agacée, elle se dit que, comme l’esprit est emprisonné de plus en plus près du corps que la date de la mort est proche, il lui faut essayer avec des décédés récents. Elle cherche parmi les tombes. La plus récente qu’elle peut trouver affiche le cinq décembre de l’année. C’est un petit garçon de sept ans, un certain Jeremy Schultz. Katrine hésite un instant mais elle veut en avoir le cœur net. Elle plonge. Vers un mètre cinquante de profondeur, elle trouve le petit cercueil. Elle se donne une seconde pour trouver le courage de regarder à l’intérieur, puis franchit le couvercle. Elle s’attend à l’horreur de trouver un petit visage d’angelot froid et gris, mais ce qu’elle découvre est plus terrible encore. La tête est aplatie ; le corps décrit des angles inhabituels. Le petit corps ressemble à une poupée de chiffon désarticulée. Le petit garçon est mort écrasé par une voiture. Peut-être a-t-il couru vers la route après son ballon ; peut-être traversait-il tranquillement la rue devant chez lui lorsqu’un chauffard a déboulé ? Elle l’ignore. Katrine a le réflexe de vouloir remonter devant cette vision traumatisante mais elle s’arrête soudain, découvrant que, en fait, cela lui est indifférent. Cela lui est égal, ne déclenche chez elle aucune réaction. Constatant avec sérénité l’échec de ses investigations et l’avènement de cette nouvelle et puissante indifférence, Katrine rejoint son cadavre et reprend ses réflexions là où elle les a arrêtées plus tôt. Apparemment, les seules qualités humaines qui lui restent sont la réflexion et la curiosité. Elle les mettra donc en œuvre, les exploitera pour briser le mystère de la mort et se libérer de sa sinistre prison.


Katrine se laisse porter par ses méditations et analyses, ses interrogations et hypothèses de réponse. Elle tourne plus ou moins en rond, ne parvenant pas à trouver la clef de l’énigme, celle de sa liberté. L’ennui commence à la gagner. Une lassitude grandit en elle, dévorant sa curiosité, avalant ses souvenirs, endormant ses réflexions. Peu à peu, l’esprit de Katrine semble se dissiper. Lorsqu’elle s’en rend compte, cela ne l’inquiète pas. Cela lui est désormais égal. Julien est mort et il apparaît impossible que les esprits puissent communiquer les uns avec les autres. Ou bien, alors, seuls quelques êtres gardent conscience de leur état après la mort. Si c’est le cas, elle n’a de toute façon plus envie de chercher.


Plus pour s’occuper que par curiosité, Katrine observe ses restes. Le tissu de ses vêtements s’est déchiré par endroits, laissant apparaître des os gris et gonflés d’humidité. Il ne reste plus rien de sa chair ou de sa peau. Même les insectes ont cessé d’apporter un semblant de vie dans la sépulture de Katrine. Le corps de Katrine est désormais méconnaissable, le squelette de n’importe quelle autre jeune femme de sa carrure, habillé de tissus atemporels.


Ne voyant plus aucune raison de rester près de ces ossements anonymes, l’esprit vaporeux de Katrine s’élève en surface. Dehors, les arbres sont chargés de feuilles vertes, l’herbe est jaunie par le soleil à certains endroits et des oiseaux tournoient en chantant un peu partout dans le ciel et les branches. Quelques personnes se promènent dans les allées du cimetière, des fleurs dans les mains, le regard triste - d’être là ou que la personne qu’ils viennent voir y soit. Le bruit de la circulation résonne entre les murs de ce village des morts. Katrine se demande ce qu’elle fait là. Ne trouvant pas de réponse, elle cesse de se poser des questions. Elle n’a plus ni souvenir, ni désir, ni curiosité. Ses pensées ne sont plus que le reflet de ce qui l’entoure. Le ciel bleu et le soleil, indifférents à ce qui peut bien se passer, le vent dans les arbres, les insectes dans les herbes, le bruit de la circulation, les crissements du gravier dans les allées, le vrombissement lointain d’un avion...



POSTFACE.

Cher lecteur,

J’ai décidé de rédiger cette postface, ce qui n’est pas courant pour une nouvelle, afin de développer ce que je n’aurais pu faire sans maladresse au cours du récit. Je tiens à expliquer ce qui a motivé cette nouvelle et son thème - que d’aucuns traiteront de sinistre ! -, et à en appuyer certains axes, apparus plus ou moins malgré moi durant la rédaction, mais qui me semblent néanmoins très intéressants et riches de questions et de réflexions sur notre état d’être humain.


Éternel positiviste de la vie, je redoute et combats tout ce qui peut y nuire par la mort et le désespoir, aussi bien en les provoquant qu’en les motivant. C’est pourquoi, à travers divers textes, dont cette nouvelle, j’ai voulu explorer les diverses facettes de la mort, et surtout de ce qui pouvait y conduire. Dans ce récit, assez inhabituel, j’ai décidé de pousser mes investigations jusqu’à l’autre versant, en passant par le point de vue, certes fictif, d’un mort conscient de son état. Pour ce faire, il me fallait construire une hypothèse « logique » qui permette ces divagations psycho-philosophiques et métaphysiques. J’ai donc repris les mythes ancestraux de la Sainte Trinité pour y appliquer une vision désabusée et scientifique : la Trinité métaphysique apparaissant dans nombre de religions et croyances ne sera dans cette histoire qu’une alliance physique de trois constituantes de la vie.

Le corps sera l’élément concret et temporel, réagissant dans, par et pour des raisons matérielles et sociales. Emplissant cette enveloppe animale de matière d’une personnalité indépendante et libre, l’âme sera une entité coexistant avec le corps, dans une symbiose ignorée des deux parties. Le troisième élément, garant de l’unité dans le vivant de l’âme et du corps, l’Esprit, sera ici une force primitive et impersonnelle, une énergie dont la puissance viendra du corps et dont l’objectif sera de maintenir l’âme cohérente en elle-même et avec son réceptacle de chair. Ainsi, lors de la mort, le corps sera soumis à un processus biologique incontournable et irréversible, la putréfaction, c’est à dire la dégradation du corps, qui, dans notre hypothèse, privera peu à peu l’Esprit de sa force et de son ascendant sur l’âme qui, progressivement, sera libérée de sa morbide prison de chair mais, par la même occasion, de la raison physique et idéale de sa cohésion. Une fois cette hypothèse élaborée, il n’y avait plus qu’à suivre un personnage dans sa mort et à l’observer évoluer, à la fois dans mon hypothèse de trinité physique et dans sa réflexion, ses émotions, son comportement.

Certes, vous me direz, pour explorer mon hypothèse, nul n’était besoin de recourir à un scénario si terrible, à tant d’horreurs et de douleurs... Certes, j’aurais pu m’abstenir. Mais pour que l’expérience soit pleinement intéressante, il me fallait le plus grand nombre possible d’étapes post mortem et de traumatismes. De là le recours à l’autopsie, à la reconnaissance du corps, à un traumatisme pré mortem, à une fin de vie traumatisante. Il me fallait l’intervention d’un psychopathe. Il fallait que celui-ci soit dénué de scrupules, cruel et effrayant ; il me fallait un sociopathe. Or, un sociopathe a ses propres règles, ses propres motivations, ses fantasmes. Dès lors que je l’insérais dans mon histoire, il me fallait le laisser exister dans sa pleine mesure pour qu’il soit crédible. Croyez-moi, ce n’est pas de gaîté de cœur que j’ai imposé tout ça à cette pauvre Katrine. C’est une jeune femme que j’aurais pu aimer ; le bonheur qu’elle semblait avoir trouvé avec Julien est celui que tous désirent, et moi le premier. C’est donc plus par nécessité que par plaisir que toutes ces tortures lui ont été infligées. Je vous prierai donc de pardonner un écrivain soumis aux règles de son écriture, qui doit parfois saigner lors de la concrétisation littéraire de son imagination.


Enfin, les axes que je voulais développer peuvent se résumer en un seul et même fardeau que tout être vivant doit porter, mais qui est bien plus douloureux à l’Homme : la soumission. Pour résumer et ne faire que lancer les pistes de cette réflexion, je ne ferai qu’énumérer les différentes forces auxquelles on est soumis au cours de son existence. Il y a d’abord nos propres instincts, notre propre biologie, qui nous soumettent par le biais des hormones et de mécanismes physiques et chimiques. Cette force est la plus visiblement douloureuse lorsque Katrine est violée pour la première fois, et que le sociopathe, apparemment expert, la prive en plus de sa dignité en déclenchant chez elle, mécaniquement, les sensations du plaisir ; le deuxième exemple de cette soumission parfois dégradante, surtout pour une espèce qui prétend à la raison et à la maîtrise de soi et de son environnement, est l’expérience scatologique de Katrine, qui se voit acculée par sa propre vessie à contribuer à sa propre dégradation morale et psychologique. Une deuxième force qui nous soumet est, dans le même ordre d’idées, la palette de nos émotions et sensations, par exemple la douleur, le chagrin, l’attachement, la panique, tout état d’esprit accaparant ou obsessionnel qui peut se révéler handicapant, sans que nous trouvions en nous ou ailleurs la force de les surmonter. Une troisième force, vectrice de nombreuses violences et conséquences dramatiques en tous genres est l’Autre, et ce qu’il peut imposer par la force, la ruse ou sa position sociale et affective. On voit par exemple l’univers de Katrine et Julien anéanti méthodiquement au profit du fantasme morbide d’un sociopathe. Par ailleurs, similaire mais à une plus grande échelle, il y a les forces sociales, issues des sociétés que nous construisons sans parvenir à en conserver le contrôle. Enfin, pour ne pas trop se disperser, il y a les forces naturelles qui nous soumettent généralement : la maladie, le temps, la mort, qui découlent souvent les uns des autres, procédant de la dégradation systématique et définitivement intégrale de toute identité, par la putréfaction, l’aliénation ou l’oubli.


Voilà pour cette postface, qui n’a pour vocation que d’inviter à une réflexion générale sur le statut de l’Homme, de la vie et de la mort, de façon à mieux connaître la mort pour moins la craindre et ainsi mieux profiter de la vie. Je ne prétendrai pas souhaiter que vous ayez passé un agréable moment, puisque cette sombre et angoissante histoire expose l’anéantissement total d’un individu sympathique, et qu’il n’est jamais confortable de se confronter à la mort, mais j’espère que ces quelques pages vous auront intéressé, cher lecteur, et vous auront permis d’avancer dans votre réflexion.


L’auteur.

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