La poésie des maux : entre rigueur et liberté

Mis à jour : janv. 5

On confond souvent la poésie et les raisons pour lesquelles on commence à en écrire ou en lire, petit, pour exprimer son amour et faire plaisir sur les cartes de fêtes des mères et pères. Mais c'est bien plus profond !


Non, la poésie n'est pas qu'amour et douceur.

Ce n'est pas un hasard si les premiers poètes s'accompagnaient de musique : la poésie est essentiellement musicale ! Les sons des mots sont ses cuivres, ses cordes, ses vents, et les longueurs de mots, de groupes, de vers, de phrases et de strophes en sont les percussions. L'intérêt est de soutenir le sens du texte par la matérialité des sons de la langue afin de produire un effet sur le corps et l'esprit à la fois. N'avez-vous pas remarqué comme les slogans publicitaires rentrent vite dans nos têtes et supplantent notre libre-arbitre pour s'y repaître de notre oisiveté, ce temps de cerveau disponible, comme ils disent ? C'est parce que les publicitaires maîtrisent à la perfection cette ressource musicale de la langue.

Comme pour les couleurs et les fleurs, les sons ont leurs effets, leur symbolique. Rien d'automatique dans tout ça, mais un renforcement de ces sens par l'intensification de la répétition de ces sons ; cette connaissance du phénomène permet aussi, entre plusieurs synonymes ou formulations équivalentes, de choisir ce qui aura le meilleur impact sonore :

- les consonnes dentales, explosives, expriment la violence : p, b, d, t, k, gu ;

- les consonnes fricatives, rugueuses et longues en bouche, expriment la lourdeur, la menace, l'effort, la durée : s, z, ch, j, r, l, v, f + labiales et nasales m et n, désagréables en bouche comme à l'oreille.

- les voyelles, elles, portent l'énergie de la voix avec plus ou moins d'ouverture et de crispation. On mettra à part les voyelles nasales qui, elles, désagréables en bouche comme à l'oreille, renforcent l'inconfort suggéré par le texte (un, an, on).

Pour ce qui est du rythme, il est à lier à la mise en page (répartition des vers sur la page, rapport entre le blanc de la page et le noir du texte, longueur et régularité du vers...). Le dernier siècle a fait voler en éclats toutes les contraintes formelles et on peut désormais tout faire avec son texte, même des dessins, comme le faisait notre célèbre Guillaume Apollinaire (calligrammes - voir mon exemple Le Croque-Monsieur (de Madame) dans la partie Ballade en Poésie de mon recueil de poèmes Aubes et Crépuscules). Du coup, on peut aussi se saisir de la problématique de l'espace visuel lorsqu'on écrit un poème. Je vous renvoie pour l'exemple à l'expérimentation admirable de motscreux- dans son Cirque Crepusculum.

Mais revenons-en au rythme lui-même. Dans un poème, qu'il y ait rime ou pas, le rythme est essentiel. On peut compter la longueur du vers de façon classique en comptant une syllabe par syllabe écrite (synérèse et diérèse éventuelle) et en ne comptant pas le -e de fin de mot en fin de vers ou lorsqu'il précède un mot commençant aussi par une voyelle, puisqu'on ne l'entend pas ; on peut aussi la compter à la paysanne, oralement, en ne comptant pour syllabes que celles qui sont prononcées (apocopes et ellipses éventuelles). Tout dépend du ton et du style du poème, plus ou moins bien adaptés à l'oralité ou à l'écrit. Ainsi, on prend conscience de la longueur de son vers - mais ce n'est pas fini.


Ex. :
1. Il y a en nos mots comme de la pluie :
2. Ils mouillent nos passions, les laissant transies.
Les vers comptés de manière classique :
1. Il / y / a / en / nos / mots / com / me / de / la / pluie = 11 syllabes
(on irait jusqu'à faire la diérèse plu / ie pour obtenir un vers pair de douze syllabes)
2. Ils / mou / illent / nos / pa / ssions, / les / lai / ssant / tran /sies = 11 syllabes
(on irait jusqu'à la diérèse pa / ssi / ons pour obtenir un vers pair de douze syllabes)
Ici, on hésite entre 11 et 12, donc, mais la diérèse serait un peu archaïsante pour la scansion, et la longueur impaire rend le vers plus moderne, plus dynamique.
Les vers comptés de manière oralisante :
1. Il / y a / en / nos / mots / comme / de / la / pluie = 9
2. Ils / mouillent / nos / pa / ssions, / les / lai / ssant / tran / sies = 10
On remarque ici que l'oralisation crée une irrégularité marginale. On fera attention dans l'écriture des vers à éviter les ambiguïtés de scansion qui rendraient le rythme du vers flou. Qu'on rythme de manière classique ou orale, il faut en tout cas trancher pour que fond et forme entrent en cohérence et se tenir à un choix suivi pour éviter de donner une impression d'irrégularité déstabilisante pour le rythme, la musicalité et le sens.

Pour qu'il y ait poésie, il faut qu'un rythme soit discernable. Un vers régulier est nécessaire, même si cette régularité se trouvera magnifiée par une irrégularité bien placée, et même s'il y a plusieurs longueurs de vers différentes dans le même poème, tant que chaque longueur revient assez régulièrement pour faire entendre son rythme. En outre, il faut aussi prendre conscience du rythme interne du vers, qui donnera ou pas au poème plus ou moins de puissance. Le rythme interne d'un vers s'incarne par les mots et groupes de mots qui composent le vers : trop de mots brefs hachent et rallongent le vers puisqu'on en dit plus tandis qu'un mot trop long plombe le vers et le raccourcit puisqu'on en dit moins. Généralement, la longueur des parties d'un vers oscille entre 1 et 6 syllabes, à condition que ces 6 syllabes forment la première ou dernière moitié d'un alexandrin sous peine de faire déborder le vers en en masquant le rythme.


Ex. :
Il courrait, il rirait, il narguerait la mort ;
Il jouerait, danserait, ferait tous les efforts,
Mais céderait son corps.

Ici, c'est la régularité des deux premiers vers de 12 syllabes qui renforce l'impression de chute mortelle du 3e vers plus court de 6 syllabes. Mais cela ne marche que parce que la différence de rythme est rendue lisible par la régularité instaurée et par la différence audible de longueur.

Le vers classique découpait par exemple son vers en 3 ou 4 parties égales quand les romantiques alternaient dans un même vers des groupes de syllabes inégaux. Ça peut paraître anecdotique, tout ça, mais c'est politique : un vers classique est équilibré et incarne la perfection, l'autorité, la puissance, alors que le vers romantique est déséquilibré et incarne le mouvement, la vie, le chaos. Tout un programme... dont on peut avec bénéfice s'enrichir pour progresser. Pour y voir plus clair, ces groupes rythmiques recoupent les groupes grammaticaux : sujet, expansion du nom, verbe, complément de verbe, complément circonstanciel... Un groupe rythmique naît d'une unité de sens, pas d'un nombre de syllabes : on n'isolera donc par exemple pas le pronom "je" du verbe qui le suit dans deux groupes séparés, sauf volonté précise pour un effet de sens ou incise d'un complément à ce "je".

Bien sûr, à cette technique musicale se superposent toutes les stratégies d'argumentation citées dans l'article éponyme pour construire et soutenir le message de votre texte. La poésie est donc une manière d'utiliser la langue comme une musique en s'appuyant sur les sons des mots et leur longueur afin de créer des mélodies et des rythmes qui viennent renforcer les sensations, les émotions et les images et créer ainsi plus d'effets sur le lecteur ou l'auditeur.

La STROPHE - En poésie, le texte est écrit en vers (n. m.), c'est-à-dire des lignes de texte qui reviennent à la marge sans forcément attendre la fin de la phrase ou de la feuille. Un poème s'organise en paragraphes qu'on appelle des strophes (n. f.). Comme en prose, chaque strophe permet de développer une idée à la fois. Les strophes portent un nom différent suivant le nombre de vers qui les composent :


un monostique ou un monostiche pour un vers

un distique pour deux vers

un tercet pour trois vers

un quatrain pour quatre vers

un quintil pour cinq vers

un sizain pour six vers

un septain pour sept vers

un huitain pour huit vers

un neuvain pour neuf vers

un dizain pour dix vers

un onzain pour onze vers

un douzain pour douze vers

un treizain pour treize vers

un quatorzain pour quatorze vers


N. B. : on remarquera que chaque nom de strophe est formé sur la racine latine qui a servi à nommer le nombre ou le chiffre français.

Le VERS - On / com/pte / la / lon/ gueur / d'un / vers / en / com/ptant /ses /syl/labes (= ici, la phrase compte 14 syllabes). Attention, comme dans l'exemple précédent, on va compter pour une syllabe le -e de fin de mot si le mot suivant commence par une consonne, mais on ne le comptera pas si le mot suivant commence par une voyelle puisqu'il ne se prononce pas, et on ne le comptera pas non plus en fin de vers. Suivant leur longueur, les vers se nomment différemment :


une syllabe : un monosyllabe

deux syllabes : un dissyllabe

trois syllabes : un trisyllabe

quatre syllabes : un tétrasyllabe ou un quadrisyllabe

cinq syllabes : un pentasyllabe

six syllabes : un hexasyllabe

sept syllabes : un heptasyllabe

huit syllabes : un octosyllabe

neuf syllabes : un enneasyllabe

dix syllabes : un décasyllabe

onze syllabes : un hendécasyllabe

douze syllabes : un alexandrin ou un dodécasyllabe


N. B. : on remarquera que chaque nom est formé sur la racine grecque qui a servi, notamment en géométrie, à nommer le nombre d'éléments qui composent une chose. Anecdote : le dodécasyllabe est appelé alexandrin en l'honneur du premier poème antique célèbre écrit en vers de 12 syllabes et consacré à Alexandre le Grand.

La RIME - Un poème peut ou non comporter des rimes (n. f.), mais il joue toujours avec les sons des mots. Une rime est un son qui revient à la fin de plusieurs vers d'affilée. Cette rime peut être pauvre s'il n'y a qu'un son commun, suffisante s'il y en a deux, ou riche s'il y en a trois et plus. Les rimes peuvent se suivre (AABB = rimes suivies ou plates), se croiser (ABAB = rimes croisées) ou s'embrasser (ABBA = rimes embrassées).


Ex. : Texte 1 - Rimes suivies ou plates :

[...]

A. Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin

A. Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

B. Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,

B. Et ne vous piquez point d'une folle vitesse.

[...]

Boileau, Art Poétique, Chant I.

N. B. : les rimes suivies ou plates sont souvent utilisées pour les actions ou idées qui se suivent, pour donner un effet d'ordre. On remarque que la rime A compte 3 sons communs et est donc riche alors que la rime B n'en compte que 2 et est suffisante. On note également que les vers comptent 12 syllabes et sont donc des alexandrins.


Texte 2 - Rimes croisées :


[...] A. Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

B. Que les parfums légers de ton air embau,

A. Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

B. Tout dise : « Ils ont ai ! »

Lamartine, Méditations poétiques, Le Lac.

N.B. : les rimes croisées sont souvent utilisées pour exprimer le désordre, l'émotion forte, pour renforcer l'impression de déséquilibre. On remarque que la rime A compte 3 sons en commun et est donc riche alors qu la rime B n'en compte que 2 et est donc suffisante. On note également que si les 3 premiers vers sont des alexandrins, le dernier, qui conclut le poème, est un hexasyllabe et est donc moitié plus court que les autres, ce qui renforce l'effet de conclusion en brisant le rythme.


Texte 3 - Rimes embrassées :


[...] A. Il faut aussi que tu n'ailles point

B. Choisir tes mots sans quelque méprise :

B. Rien de plus cher que la chanson grise

A. Où l'Indécis au Précis se joint.

[...]

Verlaine, Jadis et Naguère, Art poétique.

N. B. : les rimes embrassées sont souvent utilisées pour exprimer l'enfermement, pour renforcer l'impression d'achèvement ou de fermeture. On remarque que la rime A compte 1 seul son en commun et est donc pauvre alors que la rime B en compte 3 et est donc riche. On note également l'utilisation de vers impairs, l'ennéasyllabe, qui donne un effet déséquilibré au poème, un côté dansant, une spécialité du précurseur du vers impair, Verlaine.

Le STYLE - Un poème est le lieu de la sensualité : on y utilise donc un vocabulaire des perceptions (vue, ouïe, toucher, goût, odorat) et des émotions, mais aussi des figures de style pour créer des images et renforcer les émotions comme une assonance (Texte 2 - répétition d'un son de voyelle), une allitération (Texte 1 - répétition d'un son de consonne), une anaphore (Texte 2 - répétition d'un mot ou d'une expression), une comparaison (présenter quelque chose comme semblable à quelque chose d'autre), une métaphore (Texte 3 - comparaison où l'on désigne directement une chose par ce qui lui ressemble), une personnification (Texte 2 - présenter une chose comme une personne agissant, pensant, ressentant) ou une hyperbole (exagération).


***


Une mise en pratique ?

A une jeune personne qui dans un cadre scolaire s'interrogeait sur la manière de s'y prendre pour réaliser un sonnet à partir de bouts rimés, soit de fins de vers imposées, j'ai proposé le petit tutoriel suivant. 


Peut-être cela vous plaira-t-il ? Peut-être voudrez-vous vous y confronter également ?


***


Pour la méthodologie, imaginons "bouc, plouc, laïc et pouic", rimes prises au hasard sur dicodesrimes.com (le hasard n'existe pas, certes, mais disons que ce n'était pas réfléchi). Il faut créer un lien : ici, on a du négatif avec plouc et couic, et donc bouc nous invite à voir une animalisation symbolique du diable, du mal, et laïc à superposer le combat moral à cet enjeu. A partir de là, tu formes des phrases :


"Dans un pays laïc

Il y a trop souvent des ploucs

Qui courent derrière le bouc

Jusqu'à ce que couic !"


Il s'agit donc dans un premier temps d'établir un récit, un sens, une progression, sans se coincer par la contrainte métrique.


A partir de là, il faut retravailler la formulation pour l'enrichir. On s'appuiera avec bénéfice sur les figures de style. Ici, puisqu'il s'agit d'animalité, de symboles, on ira dans ce sens jusqu'à atteindre la longueur voulue :


"Il y avait des moutons dans un pays laïc,

Et tels de sots moutons, ils agissaient en ploucs,

Et sans réflexion, ils poursuivaient le bouc,

Émissaire des peurs au point que tout fit couic !"


L'avantage de l'alexandrin est qu'il épouse assez naturellement le rythme de la parole et de la pensée.


A vous de jouer !


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