L'argumentation : une main de fer dans un gant de velours

Mis à jour : janv. 5

Quelle que soit sa forme, quel que soit son genre, tout discours écrit ou oral cherche à convaincre de sa propre valeur. Maîtriser l'argumentation, c'est avoir l'équipement minimal pour s'exprimer.

Communiquer, c'est toujours chercher à s'imposer.

Le genre argumentatif, porté aux nues par les grands orateurs et rhétoriciens de l'antiquité, revisité par les philosophes des Lumières et sans cesse convoqué par les polémistes, les éditorialistes, les chroniqueurs et les politiciens de tous temps et de toutes cultures, est un genre a priori mineur mais pourtant omniprésent dans l'écriture : n'essaie-t-on pas à chacun de nos mots de convaincre celui qui nous lit que nous sommes intéressants ?

Les techniques de l'argumentation sont codifiées depuis des lustres et nourrissent toute bonne communication. Les connaître, c'est gagner en efficacité citoyenne face aux pressions manipulatrices et pour exprimer sa propre sensibilité.

Les deux grandes stratégies pour obtenir l'adhésion sont soit de convaincre pied à pied la cible par une argumentation solide s'appuyant sur des exemples crédibles, soit de la persuader par des voies détournées en rendant désirable notre position et indésirable la position adverse.

Autant dire que la littérature est un art de la persuasion plus qu'un lieu d'argumentation !

Néanmoins, quelques mots sur l'argumentation. Il suffit d'avoir une culture encyclopédique pour trouver un contre-exemple face à n'importe quel argument. Et c'est de la confrontation négociée des arguments et exemples contradictoires que naît la vérité. Ça, c'est pour le principe. Sauf que, en réalité, on a tous une culture plus ou moins lacunaire et il est difficile de faire face à un argumentaire préparé ; de même qu'on peut préparer un argumentaire d'apparence solide en n'y mettant que du vent. Nos politiciens et leurs commentateurs ne sont-ils pas passés maîtres dans cet art de nous vendre du vent ? Les astuces pour donner à une argumentation une apparence solide ?

1 - L'assurance : on utilise un présent de vérité générale, on généralise systématiquement les exemples par l'emploi du pronom indéfini "on", on chasse tout modalisateur d'incertitude (peut-être, je pense, je crois...) et on abuse de ceux qui montrent qu'on a raison (évidemment, bien sûr...) ;

2 - L'ordre : on structure son discours par des connecteurs logiques qui laissent à penser que votre exposé est limpide, carré, irréfutable (tout d'abord, donc, ensuite, en effet, par ailleurs, de plus, enfin, ainsi...), et on peut même se fendre d'une petite concession pour caresser l'ennemi dans le sens du poil avant de l'achever (certes... cependant...) ;

3 - La caution : on convoque systématiquement un renfort argumentatif pour n'être pas seul face à l'adversaire (tout le monde, chacun sait, tu vois très bien, comme disait le philosophe...).

(N. B. : vous trouverez de nombreux exemples dans mon recueil d'essais Cogito ergo Boum !) La persuasion, elle, est beaucoup plus subtile et peut prendre des formes très variées visant toujours à valoriser ou dégrader quelque chose pour le rendre attirant ou repoussant. Elle passe par de nombreuses techniques :

1 - La flatterie : en présentant l'interlocuteur comme admirable, vous lui donnerez envie de l'être et donc de tomber d'accord avec vous (vous qui connaissez tant de choses, vous devez savoir que..., avec votre expérience, vous avez déjà dû observer..., intelligent comme vous êtes, vous n'aurez pas de mal à comprendre que...) ;

2 - L'immersion : en favorisant l'identification du lecteur à un personnage, vous incitez ce lecteur à devenir le personnage et à penser comme lui (récit à la première personne (je), perceptions (vue, ouïe, toucher, odorat, goût), émotions et pensées du narrateur, usage du présent de narration, de description et d'énonciation, langage oral naturel et phrases verbales ou non verbales brèves collant à la pensée, description multisensorielle pour plonger physiquement le lecteur dans le récit, dialogues, scènes, ponctuation forte (?/!)...) (mon roman Puzzled est pour beaucoup une mise en œuvre de ce principe, mais vous pouvez aussi l'observer dans ma nouvelle La corde à sauter, dans mon recueil Apocalypses) ;

3 - Le style : en renforçant la puissance de votre écriture par des procédés stylistiques pertinents (ma nouvelle autobiographique Effets de modes, dans mon recueil Apocalypses, illustre un grand nombre des figures de style suivantes). Il existe des centaines de procédés stylistiques mais je n'en citerai que quelques uns :

a) les procédés sonores et rythmiques :- assonance* (répétition d'un son de voyelle),- alittération* (répétition d'un son de consonne),- anaphore* et épiphore* (répétition d'un mot ou d'une expression en début ou fin de phrase),- énumération* et gradation* (accumulation en liste d'éléments qui font masse en groupe, voire qui sont de plus en plus importants),- anacoluthe* (on commence une phrase avec une certaine syntaxe qui nécessite une suite mais on l'interrompt pour briser la phrase),- chiasme* et parallélisme* (construction de groupes ou de phrases suivant un ordre des types de mots contraire ou identique en nature et/ou en longueur au groupe ou à la phrase précédente)...


b) les procédés d'image :- comparaison* (présenter quelque chose comme ressemblant à autre chose),- métaphore* (présenter quelque chose directement comme la chose à laquelle elle ressemble (comparaison sans outil de comparaison)),- personnification* et réification* (présenter une chose comme une personne dotée de caractéristiques humaines pouvant aller jusqu'à l'hypotypose* si elle devient intégralement personnage de l'histoire (corps, émotions, pensées, langage, capacité d'action), ou l'inverse),- allégorie* (personnification humanisant une idée, un principe philosophique),- hyperbole* et euphémisme* (exagération et minimisation)...


c) les procédés de logique :- ironie* et antithèse* (dire et faire une phrase contraire à ce qu'on pense mais en laissant comprendre qu'on n'est pas d'accord),- prétérition* (annoncer qu'on ne dira pas quelque chose et, ce faisant, le dire du même coup),- oxymore* et paradoxe* (associer deux mots ou deux idées d'apparence contraire pour susciter la réflexion),- litote* (exprimer une idée en niant son contraire),- emphase* (mise en valeur en tête de phrase d'une idée ou d'un mot à l'aide d'un présentatif comme "C'est... qui..."),- question rhétorique* (qui ne permet que de répondre "oui" et donc d'être d'accord)...

N. B. : les mots accompagnés d'une astérisque feront l'objet en commentaires d'exemples que je vous propose ou que vous soumettrez. Je ne les mets pas dans l'article pour ne pas le surcharger et vous laisser trouver vous-mêmes des exemples personnels en y réfléchissant.


d) Le pathos : accentuer les émotions pour attrister, réjouir, indigner, rassurer, effrayer (vocabulaire des perceptions/sensations pour communiquer l'état émotionnel au lecteur)... Bien évidemment, il ne s'agit pas d'apprendre tout ça par cœur mais de savoir que ces mécanismes existent, d'en prendre conscience pour pouvoir vous donner la possibilité de les utiliser. En commentaires, je mettrai des exemples analysés et vous pourrez vous-mêmes proposer vos trouvailles afin de progresser en aisance à force de familiarisation par la création et l'analyse.




Le quart d'heure de l'écolier Proposition d'initiation à la dissertation. C'est sans prétention - niveau collège - mais place les bases d'un exercice souvent exigeant en lycée et difficile à maîtriser : la dissertation

L'argumentation

Argumenter, c'est expliquer une opinion en s'appuyant sur des arguments, c'est-à-dire des idées qui éclairent le sujet, chaque argument étant complété par un exemple, c'est-à-dire un cas concret tiré de la réalité qui prouve que notre argument est vrai. Chaque argument est développé dans un paragraphe distinct des autres.Argumenter, c'est aussi construire sa réponse de manière logique en commençant par une introduction qui permet à notre interlocuteur d'entrer dans le sujet et de s'y intéresser, d'un développement qui explique les arguments qui construisent la réponse et d'une conclusion qui résume le développement et tranche pour apporter une réponse à la question de départ. Pour montrer la construction logique de cette argumentation, on dirige le lecteur grâce à des connecteurs logiques qui montrent comment les idées se lient les unes aux autres.

Connecteurs logiques :

Pour introduire un propos :

Tout d'abord, Pour commencer, Premièrement...


Pour organiser un propos :

Premièrement, Deuxièmement, Troisièmement..., Dernièrement, Enfin...


Pour ajouter une idée, développer une idée :

Ensuite, De plus, Puis, Par ailleurs, En outre, De même...En effet, Effectivement...


Pour contredire une idée :

Mais, Cependant, En revanche, Pourtant, Alors que, Toutefois, Néanmoins...


Pour conclure un propos :

Ainsi, Donc, Pour conclure, Pour finir, En conclusion, Aussi...


Pour introduire une cause, une conséquence :

Parce que, Puisque, Du fait que, En raison de...C'est pourquoi, En conséquence de quoi, Par conséquent, Donc, Ainsi...


Exemples d'argumentation :

Étapes de l'argumentation

Introduction
1 – Une accroche (une phrase pour séduire l'interlocuteur et l'entraîner dans notre thème ; on peut s'appuyer sur l'actualité, une définition, une citation, une idée reçue, un dicton...).
2 – Une problématique (une phrase qui reprend la question afin d'expliquer de quoi on va parler).
3 – Un plan (une phrase pour expliquer les étapes de notre réponse).
Développement
3 règles :
1 – un paragraphe avec alinéa par argument.
2 – un exemple au moins par argument.
3 – des connecteurs logiques pour lier les paragraphes entre eux et les exemples aux arguments.
N. B. : Le plus souvent, une question nécessite de faire appel à des arguments « pour » et des arguments « contre » : on les organisera donc en deux parties distinctes dans le développement que l'on reliera par une phrase de transition (4).
Conclusion
Comme pour l'introduction, il y a 3 étapes :
1 – La synthèse des arguments pour résumer la réponse.
2 – La réponse à la question afin de trancher le problème.
3 – Une ouverture (phrase qui permet de prolonger la réflexion vers un thème voisin).

Exemple 1

Sujet - Quelle est la place des téléphones portables à l'école ?

(Introduction)

(1) De nos jours, la quasi totalité des adolescents ont un portable. Pourtant, il est question de les interdire dans les écoles. (2) On peut donc se demander quelle est la place de ces appareils dans les établissements scolaires. (3) On s'interrogera d'abord sur ce que cet outil peut apporter à l'élève avant d'expliquer comment il peut lui nuire.

(Introduction de la première partie du développement)

Pour commencer, faisons déjà le point sur ce qu'un téléphone portable peut apporter de positif à un élève.

(Un argument par paragraphe)

(1) Premièrement, c'est un outil de communication. (2) Par conséquent, il permet à l'élève d'appeler sa famille et d'être contacté par elle en cas de besoin. Grâce à lui, il peut aussi prévenir les secours s'il est face à une urgence. (1) Deuxièmement, c'est un appareil multimédia. (2) Ainsi, l'élève peut s'occuper lorsqu'il attend le bus ou à la pause déjeuner en lisant, en écoutant de la musique, en regardant des vidéos, en écrivant ou en jouant. (1) Dernièrement, c'est un appareil connecté. (2) En effet, l'élève peut effectuer des recherches sur Internet pour son travail ou sa culture ou publier ses créations sur des réseaux sociaux.

(Transition entre les deux parties et qui introduit la suivante)(4) Pourtant, malgré ses qualités, le téléphone portable n'est pas qu'un allié pour l'élève. (Un argument par paragraphe)

(1) Effectivement, s'il est connecté, il l'est en permanence. (2) Par conséquent, l'élève peut être sans cesse déconcentré par des personnes extérieures qui peuvent ou non lui vouloir du bien, ce qui peut perturber la concentration de l'élève comme le menacer. (1) De même, puisqu'il permet de lire toutes sortes de contenus, le portable pose d'autres problèmes de sécurité. (2) Les élèves, mineurs, peuvent donc y être exposés à des vidéos, des chansons, des messages à caractère violent, pornographique, des tentatives de manipulation ou d'escroquerie. (1) Enfin, comme c'est un appareil connecté, il maintient l'élève dans un état de dépendance à ses réseaux sociaux. (2) C'est pourquoi, au lieu de travailler, il risque de passer son temps à guetter des notifications, des messages, ou à vouloir y répondre, aux dépens de sa concentration et des relations réelles qu'il peut avoir à l'école.

(Conclusion)

(1) En conclusion, on a vu qu'un téléphone portable est un formidable outil qui, comme tous les outils, peut être utilisé pour faire de bonnes et de mauvaises choses. (2) Ainsi, l'école étant un lieu de formation des élèves, il vaut mieux en interdire son utilisation pour que le travail soit efficace. (3) Cependant, cet outil est malgré tout utilisé par les élèves en dehors de l'école et peut poser des problèmes ayant de lourdes conséquences : on peut donc s'interroger sur la manière d'éduquer les adolescents pour qu'ils se servent de leur portable avec intelligence.

Exemple 2

Sujet - Faut-il se venger de ce qu'on nous fait ?

(Introduction)

(1) Se venger, c'est rendre à celui qui nous a agressés les souffrances que nous avons subies. Il s'agit d'une réaction naturelle que beaucoup d'humains partagent. (2) Pourtant, même si c'est un acte banal, il faut réfléchir aux enjeux de la vengeance. (3) C'est pourquoi nous réfléchirons pour commencer aux raisons qui nous font choisir la vengeance avant d'expliquer pourquoi on doit l'éviter.

(Introduction de la première partie du développement)

Tout d'abord, la vengeance a certains intérêts. (Un argument par paragraphe)

(1) En effet, c'est d'abord un moyen d'exprimer sa colère lorsqu'on a été agressé, un moyen de se défouler pour se sentir mieux. (2) Ainsi, on pourra se sentir mieux après une vengeance car on aura lavé son honneur et réparé l'injustice dont on a été victime. (1) En outre, lorsqu'un agresseur subit la vengeance de sa victime, il peut s'améliorer. (2) Effectivement, s'il expérimente les mêmes souffrances, il comprend ce qu'il a fait subir à sa victime et qu'il ne doit pas recommencer.

(Transition entre les deux parties et qui introduit la suivante)

(4) Toutefois, si la vengeance apporte quelques effets positifs, elle provoque des conséquences trop graves pour être négligées. (Un argument par paragraphe)

(1) Ainsi, la première de ces conséquences fâcheuses est que, le plus souvent, l'agresseur aime la violence. (2) Aussi, face à la violence de la vengeance de sa victime, il aura tendance à surenchérir et à rendre la situation encore plus violente et dangereuse. (1) Par ailleurs, recourir à la violence pour se venger place la victime en situation de coupable à son tour. (2) C'est pourquoi la vengeance fait risquer à la victime qui s'y laisse aller les mêmes sanctions que celles méritées par l'agresseur d'origine, ce qui est dommage. (1) Enfin, la vengeance pousse la victime à commettre des violences qu'elle n'est pas prête à assumer la plupart du temps. (2) Par conséquent, elle en ressentira de la honte, de la culpabilité, voire en ressortira traumatisée.

(Conclusion)

(1) Pour conclure, on a expliqué qu'une agression ne pouvait rester impunie mais que la victime avait trop à perdre à se venger elle-même. (2) C'est pourquoi il faut avoir recours à une personne arbitre, adulte responsable ou forces de l'ordre et de la justice, afin que l'injustice soit réparée, le coupable puni et la victime protégée. (3) Toutefois, quand la violence est généralisée et faite d'une infinité de petites agressions dont chacun est à la fois le coupable, la victime et le complice, comment agir ?

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