Inspiration et page blanche : le complot latin et ses solutions !

Mis à jour : janv. 5



Quel que soit le support, écrire, c'est se confronter à l'espace vierge : celui, intimidant, de tous les possibles...




Qui n'a jamais voulu écrire ignore cette injonction vitale à jeter sur le papier le foisonnement bouillonnant de l'être intérieur et cette jouissance épanouissante de la création qui s'accouche !


Mais celui-là ignore aussi alors l'angoisse vertigineuse de la page blanche, cet abîme désespérant où tombe tout créateur. Pourquoi cette paralysie de la création devant cet espace infini de tous les possibles ? Quelques éléments de réponse...




Il faut qu'expire l'inspiration Pour que respire le créateur.





I. L'inspiration et l'imagination : les origines d'une mystification.


Le monde latin a grandi nourri de ses mythes et légendes et s'est peu à peu enrichi à la rencontre des autres peuples du monde rencontrés au fil de son expansion commerciale et militaire. Or, notre civilisation occidentale a posé ses fondations sur des légendes élitistes et mystiques.


Dans le monde gréco-romain, en effet, ce sont les Dieux et leurs créatures surnaturelles qui président à la destinée des hommes. Nous, pauvres créatures chétives et mortelles, à la volonté fluctuantes, sommes alors dans l'imaginaire collectif les jouets des caprices supérieurs des forces divines : pions d'échec des dieux dont le fil du destin est entre les mains des Parques. Dans cet univers fataliste où l'Homme est impuissant, quelques héros relèvent l'espoir en notre espèce mais c'est parce qu'en eux coule le sang des dieux.


Dans ce paradigme superstitieux et religieux, les créateurs sont des êtres enthousiastes, inspirés : des muses, êtres éthérés et capricieux, distribuent à leur fantaisie idées, trouvailles et talents. Ainsi, la maîtrise d'un art n'est dès l'abord pas conçue comme un travail d'appropriation d'outils mais bien un hasard de l'ordre de l'inné ou de la grâce surnaturelle. On ne peut donc rien faire pour acquérir une capacité vécue comme exceptionnelle. Il faut le mériter par une qualité intrinsèque et le talent est alors vécu comme un gage d'élection divine, une reconnaissance de supériorité de l'artiste sur ses contemporains.





Enthousiasme : État d'exaltation de l'esprit, d'ébranlement profond de la sensibilité de celui qui se trouve possédé par la Divinité dont il reçoit l'inspiration, le don de prophétie ou de divination.

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Inspiration : Incitation, impulsion d'origine divine ou surnaturelle. État mystique dans lequel le croyant reçoit de Dieu la révélation de ce qu'il doit faire, dire, penser.

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Le monde chrétien qui pousse dans ce terreau ne propose pas une vision différente et renforce cette vision tragique et élitiste en surimposant à cet imaginaire collectif la notion de grâce divine.




Grâce : Faveur, bénédiction accordée par Dieu. Don gratuit de Dieu qui assure l'homme d'une destinée surnaturelle (grâce habituelle ou sanctifiante), secours divins qui aident l'homme à résister à la tentation de faire le mal (grâce actuelle).

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II. La créativité : un héritage et une utilisation politiques.


Cela fait donc au moins quatre millénaires que nous vivons sous ce joug surnaturel. Or, les sciences cognitives ont démontré depuis leur naissance au XIXème siècle, expériences sociologiques et neurologiques à l'appui, que toute compétence est le fruit d'une motivation, d'un apprentissage et de l'expérience. Et notre monde, patriarcal et essentiellement inégalitaire, n'a pourvu en précepteurs et formateurs que les enfants dont les ressources financières et le pouvoir politique familiaux leur permettaient d'accéder à ce privilège, renforcé de génération en génération par l'héritage culturel et linguistique transmis par les parents à leurs enfants.


En résulte ainsi un double conditionnement culturel et politique : la capacité artistique est appréhendée de prime abord comme un don magique accordé à quelques élus et elle ne peut s'acquérir si on n'en dispose pas et les élites, qui ont acquis les mécanismes de cette créativité en héritage ou par privilège de caste, demeurent héréditairement les dépositaires de ce savoir qui légitime leur hégémonie sociale et politique.


La conséquence en est notre mode d'enseignement latin reposant sur l'injonction vaine et stérilisatrice de laisser parler l'inspiration, l'imagination, qui conclut le plus souvent par un jugement définitif sur l'existence ou non d'une capacité à créer.


Dans un ordre d'idée similaire, le statut de l'orthographe est aussi à remettre en cause. En effet, je ne peux pas ne pas rappeler que la langue française est comme peu de langues le sont un instrument politique élitiste construit par le pouvoir monarchique absolu au moyen du dictionnaire de l'Académie Française dans le but de permettre à une classe dominante de se maintenir au pouvoir. L'orthographe est donc l'outil qui permet à une tyrannie de se maintenir en place. Voilà pourquoi c'est l'outil de discrimination principal et l'argument premier dans la vie démocratique : si tu ne maîtrises pas cette orthographe fantaisiste et incohérente, tu es un débile qui n'as de place nulle part. Or, qui peut maîtriser un tel code sinon celui qui a grandi dans un milieu où il est déjà bien installé depuis des générations ? Petite vidéo amusante pour faire le point sur cette question et se décomplexer une bonne fois pour toutes face à cette dictature de l’orthographe et se libérer de son oppression :


https://www.youtube.com/watch?v=5YO7Vg1ByA8&feature=youtu.be


Et on en arrive à notre problème de la page blanche.



III. La page blanche : un conflit entre ambition et humilité.


Qu'est-ce que l'angoisse de la page blanche ? C'est ce moment où l'on doit écrire et que rien ne vient. Plus aucun mot, plus aucune idée. Le néant. L'encéphalogramme de la grenouille, le coassement en moins.


Pourquoi ? Parce qu'on a en tête les œuvres lues pour ce qu'elles sont et non pour ce que nous sommes face à elles : des créations finies, abouties, fruits d'une maîtrise longuement développée et d'un patient travail d'écriture qui a parfois duré plusieurs années. Or, face à ces textes, le néophyte est dans la position de l'auteur qui débute. Forcément, le premier mot n'aura pas la force des centaines d’œuvres achevées emmagasinées dans notre mémoire et dans notre petit mythologie personnelle.


On n'écrit donc rien parce qu'on vise la perfection au premier jet, au premier mot, et qu'elle est inatteignable, paralysante, incapacitante. Alors, on se sent nul, sans talent, sans inspiration, sans imagination. La lie de l'humanité. Irrécupérable. C'est ignorer que toute oeuvre aboutie est le fruit de plusieurs strates de travail, de réflexion, de brouillons. Voir à cet égard mon article sur les stratégies d'écriture et les différents types de brouillons d'auteurs célèbres (Ecrire : la formule magique !).


Par ailleurs, ces grands noms de la littérature et de l'art en général, ces illustres prédécesseurs qui semblent avoir tout découvert et nous laisser orphelins d'une paternité impossible à trouver, n'ont en réalité à leur époque fait qu'entrouvrir des portes jusque là ignorées. Or, depuis, d'autres les ont imités et ont franchi le seuil de ces espaces inexplorés, les ont arpentés et en ont rapporté leurs trésors, les offrant en partage à une humanité qui s'enrichit à chaque découverte, accroissant et diversifiant le nombre des outils et des approches.


Aujourd'hui, nous n'avons pas moins de découvertes à faire mais davantage de moyens pour inventer ; nous ne sommes pas moins grands de leurs avoir succédé mais plus puissants de leurs lumières ; nous ne sommes pas arrivés trop tard mais avons la jouissance exclusive de notre époque pour dépasser ce qu'ils ont entrepris dans leur siècle.


Personne ne fera plus ce que ces grands découvreurs de l'art ont fait, c'est vrai. Et c'est tant mieux : nous pouvons aller plus loin, dressés sur leurs épaules. Le public est différent, le monde est différent, et l'Histoire a poursuivi son cours et fait de nous ce que nous sommes désormais : les héritiers et réinventeurs de millions d'années d'évolution. Notre défi n'est pas le passé, mais l'avenir.



IV. L'imagination : une compétence à (re)construire.


L'imagination n'est pas un talent inné.


C'est une compétence qui se nourrit de l'expérience et des langages développés par les loisirs, dans les relations sociales et au travers des pratiques artistiques personnelles et scolaires, familiales et sociales.


En littérature, la notion d'intertextualité est centrale. On peut la résumer par la maxime d'Antoine Lavoisier qui paraphrasait l'antique philosophe grec Anaxagore : "Rien ne se perd : tout se transforme."


En effet, on ne crée jamais à partir de rien. De même que le peintre ne peint pas avec son esprit mais avec des pigments divers qu'il mélange et avec des outils et matériaux qu'il combine, l'écrivain mélange des mots, des idées, des sensations, des styles. Il n'invente rien à proprement parler : il recombine. Pour créer, il faut donc de la culture. Cette culture peut être formelle (enseignement diplômant et structuré) ou informelle (vécu, expérience, sensibilité), mais elle est essentielle. C'est à partir des outils et matériaux collectés que l'artiste aura matière pour créer. Voir avec profit mon article qui présente un panorama des apports des différents genres littéraires.


Mais avoir des outils ne suffit pas. Le vécu est aussi, par la richesse de l'expérience humaine, ce qui donnera un contenu thématique et idéologique, une personnalité à la création. Les créations sont donc vouées à s'enrichir en fonction de l'âge du créateur.


Enfin, il faut vouloir partager. Encore faut-il avoir un vécu qui autorise la création comme mode d'expression, ce que tous les milieux sociaux et familiaux n'encouragent pas. C'est notamment l'engagement qui sera un moteur pour le partage : le besoin de partager un point de vue sur le monde pour influer sur les autres.



V. L'imagination : une stratégie à réfléchir.


Ainsi, comme l'ont bien compris les anglo-saxons qui forment à tours de bras à l'art du writing des individus lambda qui souhaitent publier sous tous les formats, du roman à la série télévisée, on peut enseigner des stratégies d'écriture.


On peut gloser sur cet enseignement sur des kilomètres de pages et pendant des années, mais écrire repose sur trois principes simples :


a. avoir un objectif clair : séduire, indigner, enseigner...

b. connaître et choisir les outils efficaces pour atteindre ces buts : règles linguistiques, notions narratives, figures rhétoriques, vocabulaire...

c. organiser un propos dynamique et logique.


Si les deux premiers principes sont évidents et dépendent pour le premier de la maturité de l'auteur et pour le second de son parcours de formation (scolaire, personnel ou professionnel), le troisième et dernier, lui, mérite explication.


Un texte doit être logique, cohérent. En découlent que l'action doit être rationnelle dans sa causalité, qu'elle soit réaliste ou surnaturelle, que les personnages doivent être cohérents, vraisemblables dans leurs perceptions et réactions et que le décor, le cadre, doit être perceptible et logique. Il faut donc de la rigueur et du bon sens dans le développement du texte et de ses composants. Pour cela, une question clef : Pourquoi ? Quand vous avez épuisé tous les "Pourquoi ?" de vos choix, vous avez bâti un projet solide et cohérent.


Un texte doit être surprenant, en tension. En découle qu'à la logique linéaire, prévisible, évoquée précédemment doit s'ajouter un principe de perturbation, de retardement des solutions afin de surprendre le lecteur et de le tenir en haleine, éveillant et réveillant ainsi sans cesse son intérêt. Il faut donc, sans transiger avec l'exigence de logique et de cohérence, introduire des obstacles vraisemblables, donc logiques, plausibles bien qu'inattendus. Et c'est là qu'on bute à nouveau, à tort, sur la notion mystique d'inspiration. En effet, pour prévoir l'imprévisible, il suffit d'élargir la logique à l'ensemble de l'univers considéré pour découvrir sans miracle des dynamiques antagonistes chez des personnages voisins, des accidents rationnels dans l'environnement où se situe l'action, des catastrophes logiques dans la trame historique de l'univers (bouleversements politiques, sociétaux, environnementaux, économiques, technologiques, surnaturels...).


J'aurai l'occasion d'en reparler, sans doute, mais j'évoque ici quelque chose d'important qui y a sa place. Parfois, on est improductif non par angoisse mais par indisponibilité : trop de fatigue et trop de soucis sont des freins à la créativité, tout comme l'addiction aux écrans et aux réseaux sociaux, qui parasitent notre concentration et altèrent notre disponibilité à l'écriture. Pour les mêmes raisons, on peut parfois tomber en panne en cours d'écriture.


Enfin, quelquefois, on tombe en panne en cours d'écriture sur un projet parce qu'on cale en réalité sur une faille que notre inconscient a décelée mais qu'on n'a pas encore formalisée. Une réflexion sur la logique et les outils est alors de mise et, dans ce cas, un avis extérieur peut être salutaire.



VI. La création : un apprentissage par la pratique.


Au vu des principes et mécanismes explicités tout au long de cet article, il ne me reste plus qu'à vous donner un dernier conseil : explorez dans la liesse tous les chemins de l'écriture qui se présentent à vous et, surtout quand vous débutez, multipliez les formes brèves en tous genres. On apprend davantage d'un écrit mené à terme que d'un écrit où l'on s'enlise, et chaque création achevée est une marche qui élève notre regard et nous offre une vision plus large des possibles. Jetez par exemple un œil sur l'éventail de mes créations : nouvelles, poèmes, romans, fables, contes, pastiches, BD, théâtre, fan-fiction, essais, chansons, objets sonores.


Or, dans un écrit court, on n'exploite souvent que quelques ressorts et nos échecs sont facilement identifiables et donc formateurs alors que, dans un écrit long, on multiplie les erreurs et le style évolue trop vite pour être homogène : il en résulte alors, quand on a la persévérance de mener l'entreprise à terme, un texte hétérogène mélangeant les maladresses, les tons, les styles et les échecs dans un imbroglio décevant et décourageant qui donne plus souvent envie d'abandonner l'écriture que de corriger l'improbable oeuvre qu'on a entre les mains.


A la manière des membres de l'Oulipo, multipliez les exercices de style. Sur les plateformes d'écriture et les groupes de discussion, multipliez les échanges de critiques, les défis littéraires. N'effacez rien car chacune de vos créations est un étage de votre fusée, une pierre de votre édifice littéraire. Vous pouvez vous appuyer sur mon propre recueil de défis littéraires.


Et gardez patience : l'écriture ne sert pas à nourrir le ventre mais l'esprit.




Pour compléter cette analyse, je vous recommande la lecture de cet article qui compile d'excellents conseils pratiques pour vous aider à fluidifier vos séances d'écriture :


https://www.livementor.com/blog/techniques-syndrome-page-blanche



La Plume Amie



N.B. : de plus en plus se développent des univers numériques dédiés à l'écriture afin d'aider l'écrivant à s'organiser dans son travail pour mieux avancer dans son projet. En voici quelques uns qui feront peut-être votre bonheur :


  • Wattpad - Communauté d'écrivants amateurs qui s'entre-lisent et s'entre-critiquent pour s'améliorer.


  • Scribay - Plateforme qui propose comme Wattpad une communauté mais dispose également de services payants d'accompagnement à l'écriture.




P.S. : Tous ces articles sont le fruit de mon expérience, de ma réflexion et de ma volonté de vous aider dans vos projets. N'hésitez pas à voter, questionner, amender, compléter ou critiquer pour enrichir les contenus et me faire savoir si mon travail vous est utile et comment il peut l'être davantage !

A très bientôt !