Article 10

Auteur·trice·s : écrire politiquement correct ou écoresponsable ?

 

Avant toute chose, je vous propose de lire attentivement le texte suivant, que j’ai composé pour vous et que vous auriez pu rencontrer en ouvrant n’importe quel roman ou en zappant sur n’importe quelle chaîne de télévision. Faites-moi confiance : ça va bien se passer...

 

Tom Johnson contemplait depuis la terrasse de sa villa la baie ensoleillée de Los Angeles. Sur le bord de sa piscine, sa nouvelle jeune épouse se prélassait dans un bikini presque inexistant en sirotant son cocktail que Ramona venait de lui apporter. Sa vie semblait parfaite à tous égards, mais il ne se berçait pas d’illusions : s’il n’avait pas fait fortune dans les forages pétroliers offshore et n’avait pu offrir un tel luxe à la jeune Scandinave, jamais Erika ne l’aurait choisi comme époux. Pas plus ses mains viriles de Texan que la paille de ses cheveux n’auraient séduit la pulpeuse top model sans le vert attrait de ses dollars. En revanche, la limousine avec son chauffeur, Georges, qui ressemblait à s’y méprendre à Ray Charles, Julio, le jardinier cubain qui entretenait le parc, ou Rosita, la petite Mexicaine qu’il lui avait recrutée comme femme de chambre, voilà des aspects de Tom qui plaisaient à l’exigeante épouse. Toutefois, quand on a passé cinquante ans, il faut remercier le ciel de pouvoir seulement encore jouir d’une telle tigresse, aussi froid que puisse être son cœur.

Non, il ne s’estimait pas malheureux. Après tout, elle égaierait ses vieux jours tandis qu’elle attendrait son héritage. Et elle était une distraction appréciable pour lui faire un peu oublier les tracas que les Chinois lui donnaient depuis qu’ils avaient débarqué sur le marché avec leurs capitaux apparemment infinis.

Sa vie était devenue tellement vaine avec le départ de Sean... Son fils avait en effet coupé les ponts avec lui pour se laisser dériver dans les nuits fauves de L.A., et il n’avait plus de nouvelles que par l’entremise de son détective privé, qui lui livrait chaque mois une enveloppe de photographies et un compte-rendu détaillé des activités de son rejeton. Il avait si mal tourné suite au décès de sa mère... Il avait eu une adolescence troublée par sa colère, puis il y avait eu l’alcool, les filles, la drogue. Puis les garçons. Tom avait craqué, et leur violente dispute avait été leur dernier moment ensemble.

Alors, non, il ne s’estimait pas malheureux, mais il n’était pas heureux.

 

Si vous deviez résumer ce texte, vous parleriez sans doute d’une famille déchirée par le deuil, et vous n’auriez sans doute pas tort. Sans doute jugeriez-vous ce texte insipide et peu polémique, lisse, sans grand intérêt, passe-partout.

Et c’est bien là le problème : ce type de texte passe partout. On en trouve d’ailleurs des incarnations partout dans le cinéma, la chanson, la littérature, la publicité... Et partout où ces images passent avec facilité, elles imposent une vision nocive du monde et de sa diversité.

Peut-être ne l’avez-vous pas noté en lisant, car je n’ai fait qu’y compiler un catalogue de clichés des plus répandus et admis dans nos sociétés dominées par ce type de représentations, mais ce texte est extrêmement problématique et nuisible. Il est raciste, élitiste, misogyne et homophobe. Pourtant, me direz-vous, je n’y dis du mal de personne, je n’insulte personne, je ne professe d’aucune façon une quelconque discrimination. Vous avez presque raison. Presque. Je ne le fais pas activement, mais passivement. Mon récit est en réalité innervé de ces stéréotypes qui nourrissent l’intolérance et l’exclusion.

Prenez le héros : blanc, riche, mûr, il est l’archétype du mâle alpha qui a réussi seul, qui domine son destin, et à qui tout réussit. Seuls ses proches ne se montrent pas à la hauteur de sa force. On est face ici au stéréotype du phallocrate qui dirige le monde sans partage, qui triomphe par ses mérites personnels et valide ainsi l’idée d’un ordre social au mérite, les perdants ayant forcément la responsabilité de leur sort. Le tout renforcé par sa nationalité américaine, modèle culturel exporté et imposé au reste de la planète par Hollywood et son puissant cinéma.

Regardez maintenant du côté des femmes de sa vie : une épouse décédée qui signe par son trépas l’arrêt de mort de la famille dont elle était l’âme, illustrant l’une des deux facettes auxquelles sont réduites les femmes, l’autre facette étant incarnée par Erika, la femme sexy et cupide prête à se prostituer sans vergogne ni scrupule pour les vains artifices du luxe. Il y a donc d’un côté la femme idéale, mère indépassable sans qui aucun lien familial n’est possible et qui porte donc le double fardeau de devoir tenir la maison et la famille sous sa seule responsabilité et de légitimer le retrait de l’homme, dont ce n’est pas la fonction, et de l’autre une femme fatale, animale, objet sexuel dédié au plaisir de l’homme et à son orgueil machiste. Point de place ici pour un individu féminin dépositaire d’une histoire, de rêves, de craintes, de qualités, de défauts et d’une personnalité unique. Juste deux clichés, deux stéréotypes hérités de notre culture méditerranéenne centrée sur les mythes misogynes de Pandore, Ève ou Salomé, la Vierge Marie ne rattrapant la vénalité de la femme qu’à la condition de se sacrifier à sa maternité. Pour poursuivre cette réflexion sur le sexisme et la misogynie dans l’écriture, je vous invite à aller consulter mon article 2 sur les genres, la partie « Narration » dédiée à l’écriture de scènes de sexe.

À présent, observez le traitement des préjugés raciaux. Les représentants des peuples historiquement issus de l’esclavage ou de l’immigration n’occupent que des postes de domestiques. Il y a là une caricature d’un ordre social raciste qui n’a plus lieu d’être, qui n’est même plus tout à fait la réalité, mais qui continue de se maintenir dans le réel à grand renfort de représentations de ce genre. Les seuls à ne pas occuper une position inférieure dans la hiérarchie sociale, ce sont les Chinois, caricaturés en requins des affaires, le Texan fort et viril et les Scandinaves, réduites à l’image de poupées gonflables avec un tiroir-caisse à la place du cœur.

Enfin, il y a le fils, dont l’homosexualité est à la fois présentée comme une honte et la conséquence de troubles psychologiques liés à un drame familial et s’exprimant dans la spirale folle de l’autodestruction. Exit toute possibilité d’une sexualité normalement homosexuelle, mais une condamnation sans appel, là aussi. Pour poursuivre cette réflexion, je vous invite également à prendre connaissance de mon article 2 sur les genres, la partie « Narration » dédiée à l’écriture de scènes de sexe. Dans le même ordre d'idée, je me suis frotté à l'exercice afin de proposer un exemple que voici : Hot réflexion !

Les stéréotypes que j’illustre ici sont rarement des choix d’écriture, mais des représentations subies par l’auteur et qui viennent ensuite s’imposer aux lecteurs pour renforcer leurs conceptions du monde. Plus on voit d’images discriminatoires, plus cette discrimination s’intériorise, se banalise et s’invisibilise. Les dominants n’étant pas victimes de ces clichés, ils les véhiculent plus ou moins consciemment parce que ceux-ci les confortent dans leur position de pouvoir et ne les font pas souffrir ; de même, de leur côté, les victimes elles aussi finissent par admettre que telle est leur place dans le monde, puisqu’elles se voient toujours dépeintes ainsi.

Pour qu’une prise de conscience puisse se faire, il faut un heurt, un choc psychologique : une victime forcée de voir que la discrimination qui la frappe est en réalité inacceptable et indéfendable, un dominant forcé de constater sa responsabilité collective dans une inégalité insupportable. Sans un tel accident, savoir qu’une discrimination existe ne permet pas de la comprendre vraiment et de réagir.

Toutefois, l’éducation et la culture permettent d’être sensibilisé aux déterminismes sociaux et psychologiques qui nous assujettissent tout en nous permettant de développer l’empathie nécessaire pour percevoir les souffrances d’autrui et mieux connaître de fait nos propres limites et ce qui nous constitue. Et c’est là que le travail des créateurs de fiction est essentiel et engagé : en rendant visibles les invisibles, en redonnant une humanité aux êtres qu’on réduit à l’étiquette apposée sur l’une de leurs facettes, on contribue à faire correspondre plus justement la conscience du monde et sa réalité.

Il ne s’agit pas là d’être politiquement correct, de vider l’art de toute vie et de limiter la liberté d’expression, mais bien de redonner du sens à l’œuvre créative. Créer, ce n’est pas servir de canal aux forces qui nous gouvernent, mais bien choisir les moyens qui nous permettent d’explorer le monde, de devenir la personne qu’on ambitionne d’être, de communiquer à autrui les rêves et émotions qui nous font vibrer, les histoires qui nous habitent.

De même que certains copient par naïveté ou appât du gain ces clichés nocifs, je ne doute pas un seul instant que d'autres, par calcul commercial, traquent dans les textes tout risque de blesser une part de leur clientèle, aseptisant sans vergogne des œuvres prometteuses ou de grande valeur pour les réduire à des produits de consommation jetables, mais gare à ne pas généraliser cette démarche cynique et appauvrissante pour refuser de comprendre l’effet qu’un texte peut avoir sur une partie de ses lecteurs. Il ne s’agit pas de s’interdire de créer, d’oser, mais de se forcer à maîtriser sa création, et non à subir des influences extérieures auxquelles on ne souscrit pas. Netflix, à cet égard, occupe une fonction pionnière en créant des programmes qui reflètent bien plus la réalité sociale que nombre d’autres diffuseurs : personnages homosexuels, noirs, asiatiques, hispaniques, féminins, handicapés, gros, de nombreux invisibles sont grâce à cette plateforme rendus visibles, le plus souvent avec assez de finesse pour échapper à la caricature.

Comment faire, me direz-vous, pour combattre un phénomène qui agit dans votre inconscient ? D’abord en sachant qu’il se produit que vous le vouliez ou non. Ensuite, en gardant à l’esprit les mécanismes du stéréotype pour les éviter : l’essentiel est en effet de ne pas essentialiser ses personnages par l’une ou l’autre de ces étiquettes qui nourrissent les discriminations. On ne met pas en scène un noir, un homo ou un gros, mais un être humain dont l’une des particularités est d’être noir, homo ou gros, et surtout dont la personnalité se nourrit de toute une histoire et d’une infinité d’autres facteurs qui n’ont rien à voir avec la couleur de sa peau, son orientation sexuelle ou son physique. Évidemment que la couleur de la peau, l’orientation sexuelle ou l’apparence physique induisent dans notre monde actuel des choix de vie et une attitude sociale pour ou contre le personnage, mais il ne faut pas réduire le personnage à ce seul aspect, ni catégoriser tout un groupe de personnes sous le seul angle d’une particularité arbitraire. Rien de commun en effet entre Robert Mugabe et Matin Luther King : le premier opprime un peuple, l’autre a voulu le libérer. Pourtant, tous deux sont noirs. Cela montre la vanité de la catégorisation sociale par le seul filtre d’une particularité secondaire à l’individu lui-même. Enfin, comme on n’est vraiment sensibles qu’à ce qui nous fait du mal, recourir à des lecteurs concernés qui sauront être sensibles aux clichés qui les dégradent peut vous aider à repérer les effets d’image non maîtrisés afin de mieux pouvoir les circonscrire.

Bien sûr, il ne s’agit surtout pas de renoncer aux personnages de salauds — on a toujours besoin de racistes, de sexistes, d’homophobes —, mais il s’agit de ne pas accréditer involontairement des thèses haineuses par une narration irréfléchie innervée par des clichés inconscients que vous ne validez pas et qui peuvent faire beaucoup de mal dans notre monde déjà bien assez gangréné de haines et de discriminations.

En maîtrisant les représentations du monde que véhiculent les personnages de votre récit, en choisissant les effets de sens de l’organisation de votre texte, en assumant de façon consciente le message véhiculé par votre création, vous devenez davantage l’auteur de votre œuvre, à laquelle vous donnez bien plus de puissance, de crédibilité et de valeur.

Achevons cette introduction sur un dernier point. La langue française est riche. Sans doute que les autres également, mais je ne parlerai que de ce que je connais. Cette richesse n’est pas décorative, mais significative. Cela signifie que le choix des mots a des effets de sens. En refusant d’utiliser des termes féminisés, vous excluez les femmes des fonctions évoquées : docteurs, professeurs, présidents deviennent des statuts essentiellement masculins. A contrario, en refusant de viriliser d’autres termes culturellement dévolus aux femmes, on y cantonne les femmes et en exclut les hommes : sages-femmes, assistantes sociales, nounous, femmes de ménage… De même, en essentialisant l’individu par la fonction, vous l’inscrivez dans le marbre de son statut : ainsi, le domestique sera une sorte d’esclave appartenant à la maisonnée corps et âme quand l’employé de maison, lui, sera sous contrat avec son employeur, contrat que chacun peut rompre à son gré pour d’autres contrats plus profitables.

Enfin, amis de la plume, je vous dirai de prendre soin de vos mots : ils peuvent blesser, et les plaies qui s’infectent conduisent à la gangrène. Mais ils peuvent aussi soigner. Alors, écrivez à grands traits de lumière qui éclairent le cœur des hommes et le chemin vers notre humanité.

Astuces

1. Vous avez un personnage issu d’une minorité, et vous voulez éviter de le stigmatiser pour cela ? Évitez d’aborder son caractère discriminant de manière frontale : 

– vous l’évoquez subtilement si c’est inévitable ;

– les personnages secondaires ne mentionnent pas cet aspect ;

– les seuls cas où le caractère discriminant est pointé, c’est de la part de personnages négatifs.

L’objectif est de normaliser votre personnage pour qu’on le considère comme un individu à part entière, et non par sa seule particularité excluante.

2. Vous avez un personnage de salaud, et vous ne voulez pas qu’on vous associe à lui ? Mettez-le en minorité :

– ses victimes sont plus émouvantes et sympathiques que lui ;

– d’autres personnages offrent des modèles qui compensent ses aspects négatifs ou qui relativisent au moins le caractère dominant de son point de vue ;

– le narrateur le tient à distance par l’ironie ou la pitié — je vous renvoie à mon article 2 sur les genres, dans la partie « Narration » consacrée aux points de vue narratifs ;

– le récit sanctionne le personnage négatif (échecs, drames, accidents, mort…) — je vous renvoie à mon article 2 sur les genres, dans la partie « Narration » consacrée au schéma narratif et au schéma actantiel.

L’objectif est de ne pas tomber dans la lourdeur de la moralisation tout en permettant au lecteur de comprendre quelles sont les valeurs les plus désirables. Pour le cas du badboy en particulier, je vous invite à confronter le cliché à la réalité : un salaud fait du mal, et celle ou celui qui se sacrifie pour le réparer souffre plus que de raison, ce que j'illustre dans cette courte nouvelle choc : Trop !

3. Vous avez un personnage genré et vous ne voulez pas tomber dans le cliché sexiste ? Brouillez les pistes :

- attribuez-lui des caractéristiques physiques ou morales généralement dévolues au sexe opposé ;

- donnez-lui un rôle ordinairement occupé par le sexe opposé (homme fragile, femme forte) ;

- équilibrez les pouvoirs entre hommes et femmes afin de créer par l'exemple l'égalité des sexes qui manque dans notre réalité.

L'objectif est bien de casser cette logique de genre qui enferme et sépare les hommes et les femmes pour les empêcher d'avancer main dans la main. Je vous propose deux illustrations : ma nouvelle Recto-Verso, qui propose le récit d'un parangon de sexisme qui prend brutalement conscience de ce qu'il a infligé au travers d'une expérience surnaturelle, mais aussi la nouvelle contenue dans mon tutoriel Réussir son récit !, qui aborde les effets négatifs du sexisme ordinaire dans le monde du travail.

4. Vous avez un personnage issu d'une ethnie marquée par des stéréotypes ou des discriminations réelles qui impactent son image et vous souhaitez corriger cette représentation ? Je vous renvoie au point 1 : il faut le normaliser.

Le cas particulier du sexisme en littérature

Féminicides, viols, harcèlement, discriminations, préjugés, stéréotypes : les représentations de genre masculine et féminine mènent la vie dure à notre humanité. Bien sûr, l’homme en souffre aussi, mais il serait malhonnête de ne pas considérer que la femme perd bien plus dans la balance que l’homme, puisqu’il meurt davantage de femmes du fait de la violence des hommes que d’hommes du fait de la violence des femmes, comme le montrent les chiffres officiels. Des études montrent même le coût sociétal engendré par les hommes et les gains que nous trouverions à féminiser nos sociétés à tous les niveaux de décision. J’aimerais à ce propos partager avec vous la chanson N’insiste pas, qui me touche par sa justesse et l’interprétation bouleversante qu’en fait Camille Lellouche :

Bien sûr, ces réflexions ne sont justes que parce que l’éducation crée une différenciation des filles et des garçons dans les modèles véhiculés, les rôles assignés, les options offertes aux filles et garçons pour devenir des femmes et des hommes. Et, bien évidemment, nous n’y avons pas tous le même degré de sensibilité (tant en termes de soumission qu’en termes de vulnérabilité).

L’erreur serait pourtant de distinguer les conséquences tragiques (meurtres, viols, agressions physiques et sexuelles, suicides...) des conséquences moins visibles (discriminations, harcèlement, dépressions, humiliations...). En effet, tous ces effets néfastes issus de nos préjugés de genre constituent un continuum, l’opinion amenant la parole blessante, la parole blessante le geste violent, le geste violent l’acte irrémédiable. Or, cette culture de la violence — et cette culture du viol, souvent, dans le cas des rapports homme-femme — est une culture qui s’installe dès le plus jeune âge. Tout comme le racisme ou toute forme de violence systémique, le sexisme et la culture du viol et de la violence qui en découlent naissent de l’essentialisation de principes féminin et masculin distincts, et toute forme de contribution à cette représentation mentale vient renforcer le pouvoir de ces stéréotypes sur nos pensées, nos paroles et nos actes. Je donne un instant la parole à la chanteuse Angèle qui le dit très bien dans sa chanson Balance ton quoi et qui complète très bien son propos d’un clip d’une rare intelligence :

En effet, qui n’a jamais été confronté à un magasin de jouets ne peut comprendre, mais il suffit de tenter l’expérience pour toucher du doigt le cœur du problème : une partie des jouets et jeux est genrée. Et pas une partie anecdotique. Si les bébés sont relativement épargnés, on en arrive très vite à deux grands types de jeux : les « jeux féminins » de la maison et de la famille, essentiellement dominés « pour les fillettes » par les soins ménagers et familiaux et une esthétique rose à paillettes à base de princesses et de licornes, et des « jeux masculins » largement occupés « pour les garçons » par des aventuriers, des soldats, des monstres et des machines de combat dans les teintes militaires ou bleues. On apprend donc dès la prime enfance aux filles à devenir des femmes au foyer qui se dédient au bonheur familial et aux garçons à se rêver en combattants, imposant leur intérêt par la force ou la ruse. On enseigne aux filles l’attention aux autres que soi, et aux garçons la conquête et la satisfaction de leurs propres désirs. On impose dans l’esprit des enfants une barrière entre hommes et femmes qui fait le lit de la violence des hommes et du sacrifice des femmes. On pose les bases d’une relation dissymétrique où l’homme prend et la femme offre.

Les études statistiques et études sociologiques en la matière sont édifiantes.

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Pourtant, parce que toutes ces représentations sont nourries depuis l’enfance par les parents, les proches, les pairs, les médias, les jeux, les activités, le travail, la société, l’égalité homme-femme devient un impensé, un impensable. Pire : les représentations de genre sont intériorisées par chacun comme des normes, et donc nourries, perpétuées et réaffirmées au quotidien à travers nos paroles et actes spontanés. Ces clichés de genre sont chaque fois anodins, mais la grande quantité de leurs manifestations microscopiques constitue peu à peu une toile macroscopique dans laquelle nous nous retrouvons tous piégés : les femmes dans le rôle des proies sacrificielles, les hommes dans celui des bourreaux tyranniques. Et les homosexuels dans la case « aberrations de la nature ».

Pourtant, nous y perdons tous quelque chose d’essentiel : le bonheur d’être soi-même dans la rencontre avec l’autre, la possibilité de l’empathie qui permet la confiance, d’une communication sincère qui permet le lien. Les femmes ont trop à perdre à s’opposer, et les hommes trop de preuves à faire de leur puissance. Pourtant, il faut sortir de ce rapport nocif de guerre des sexes. Il faut remettre l’humain au centre de la société.

En tant qu’acteur du littéraire, l’auteur a un devoir moral : celui que son œuvre ne contribue pas à la déchéance de ses lecteurs mais à leur élévation. De ce point de vue, toute création doit être morale. Je ne dis évidemment pas qu’une œuvre doit être moralisatrice, mais morale. Elle doit offrir au lecteur une opportunité de réflexion et d’élévation vers un idéal plus profitable à lui-même et à tous. Un ouvrage qui dégraderait l’humanité de ses lecteurs, qui susciterait la haine, qui sèmerait la mort ou qui entraînerait les sociétés vers leur extinction serait à classer parmi les œuvres de propagande fasciste, dont l’enjeu est toujours de permettre la suprématie d’une élite sur les foules.

Qu’on ne me taxe pas ici de vouloir être consensuel, politiquement correct, aseptisé ou commercial. Je ne professe aucunement une écriture où tous les personnages seraient des Bisounours et où chaque récit se terminerait par une leçon de morale à la façon d’une fable éducative pour enfant. De toute façon, on écrit tous avec notre système de valeurs. Le souci est que nos valeurs ne sont pas toujours incarnées, parce que, justement, notre pensée prend parfois des raccourcis conditionnés par nos stéréotypes. L’art de l’auteur, c’est d’amener des valeurs, des réflexions à travers son œuvre, non de déployer une argumentation pénible qui en ferait un discours, une leçon professorale. La morale se dégage des conséquences subies par les personnages, de la manière dont les problèmes sont causés ou solutionnés, des rapports de force qui se déploient dans une histoire, de la manière dont on épouse ou pas par le cœur les motivations et choix d’un héros ou d’un méchant. Un récit peut finir bien ou mal, le personnage principal être un héros ou un salaud, l’histoire être horrible ou magnifique, l’enjeu est d’en tirer une forme de message qui élève l’âme, soit à la manière des tragédies théâtrales par la crainte qu’inspirent les mauvais choix, soit à la manière des comédies classiques par le ridicule et le dégoût que suscitent les vices. L’émotion est au cœur de l’adhésion du lecteur. Et le travail de l’auteur au cœur de ce qui fait naître cette émotion.

Or, un auteur est un humain, et il souffre en tant qu’humain des mêmes conditionnements sociaux qui produisent et nourrissent des représentations de genre, de classe, de race, de sexe, de religion... Prendre conscience de ses propres valeurs et des freins de conditionnement qui vont à leur encontre, ce n’est pas s’autocensurer indignement, c’est reprendre le pouvoir sur sa pensée, sur son écriture. Un récit est un lieu de polyphonie : on peut donc y créer des personnages de toutes sortes qui peuvent épouser des opinions et valeurs d’une grande diversité, des plus proches de notre idéal au plus extrême opposé. En revanche, le récit dans son ensemble est la création de l’auteur. Or, de nombreuses femmes qui ne veulent à juste titre pas contribuer à l’avilissement des femmes y contribuent malgré elles. Comme les hommes. Tout comme de nombreuses personnes vivant dans un pays en tant qu’étrangers ou descendants d’étrangers contribuent souvent malgré eux à nourrir les clichés qui les font souffrir.

J’aimerais plus particulièrement développer l’exemple de la romance, qui est le lieu par excellence où s’entrechoquent et s’affrontent cette envie de l’auteur de proposer des situations amoureuses qui transfigurent la souffrance ordinaire des rapports humains et l’effet désastreux de ces clichés subis. C’est en effet un lieu d’idéal et de réel, de fantasme et de vraisemblance, et il s’y entremêle de façon sournoise l’espérance d’un amour meilleur et la persistance des stéréotypes qui l’empêchent.

La plupart des romances, en effet, mettent en avant des stéréotypes de femmes ou d’hommes. L’homme et la femme seront beaux, ou bien leur absence de beauté sera l’obstacle à surmonter par des sacrifices afin de devenir beaux. L’homme sera puissant ou devra l’être, la femme sera faussement indépendante, car elle en souffrira jusqu’au moment où son bonheur résultera de sa résignation à ne plus vouloir l’être. L’homme conquiert, la femme succombe ; l’homme agit, la femme subit. Dans certains cas, on tente l’inversion des rapports avec l’homme sur son piédestal qu’il va s’agir de conquérir par tous les moyens. Par quelque bout qu’on le prenne, c’est l’homme qui est la solution au bonheur de la femme. Avant sa propre identité, ses propres rêves, ses propres désirs. L’homme est le désir de la femme, sa condition sine qua non. À côté, l’homme sera souvent doté d’une autonomie propre qui rendra la femme accessoire de sa virilité, trophée de sa puissance. Souvent, c’est le désir de l’homme, son assiduité, ses efforts, son insistance qui vont créer la disponibilité amoureuse et sexuelle de la femme, ce qui donne en plein dans la culture du viol : il suffit que l’homme veuille suffisamment fort, et la femme révélera qu’elle en avait finalement envie. Dans de rares occasions, le modèle courtois vient agoniser un peu dans la mise en scène d’un chevalier se sacrifiant pour les caprices, la survie ou le bonheur de sa Dame, mais c’est pour mieux marquer là aussi la passivité de la femme qui n’agit jamais d’elle-même ou pour elle-même. Ainsi, il est extrêmement rare de voir s’exprimer dans les romances ce relationnel réel qui consiste à se chercher soi-même tout en cherchant l’autre, de construire à deux, de ne pas s’abandonner soi-même, de vivre une rencontre extraordinaire qui vient transmuer l’ordinaire.

C’est dans la chair du récit que vont s’affronter les volontés de l’auteur et la résistance de ses stéréotypes, et c’est donc un combat qu’il faut mener pied à pied au fil du texte. Et nombre d’auteurs et d’autrices ne s’en sortent pas si mal. Malheureusement, si le travail du texte permet d’affiner les psychologies et la subtilité de la chaîne d’événements, l’aspect synthétique de l’illustration de couverture vient souvent écrouler l’édifice du récit en mettant en exergue un condensé de stéréotypes. Sous couvert de mise en œuvre d’un fantasme érotique, de vouloir montrer les personnages, de trouver une image qui « fait sexy », on opte souvent pour des choix de mise en scène qui donnent en plein dans ces effets de sens qui découlent de nos conditionnements sexistes et qui les alimentent en retour. En particulier, jouer la carte des clichés rassure et plaît, parce qu’on reconnaît des codes habituels qui rassurent, qui viennent conforter nos propres conditionnements. En effet, nos fantasmes sont très liés à nos conditionnements, soit qu’on veuille s’y abandonner en cessant de lutter pour sa dignité, soit qu’on veuille les combattre sans oser dans la vraie vie.

Par ailleurs, le féminisme souffre d’une double peine : une histoire compliquée faite de revendications légitimes et rationnelles (l’égalité entre les femmes et les hommes) et de prises de position individuelles parfois extrêmes (suprématie féminine, revanche sur les hommes, provocations excessives...), et une perception médiatique fortement dégradée par l’effet de mode (il est trop courant qu’un progressisme de modernité, parce qu’il ne parvient pas à transformer assez vite la société, finisse par lasser l’opinion à ne demeurer qu’un vœu politique ressassé en vain au milieu d’une foule de réactionnaires qui ne croit pas au progrès social mais ne se prive pourtant pas d’en jouir lorsqu’il en bénéficie). Alors, il n’est pas rare qu’une personne victime de discrimination occulte les injustices subies pour ne pas avoir à se voir comme victime et ne pas avoir à se vivre en lutte pour ses droits. Parce que lutter, c’est toujours dangereux. Parce qu’on peut échouer. Parfois, il est donc plus confortable de rester dans le statut qu’une société nous assigne, quand bien même il est injuste ou source de souffrances. Parce qu’on tolère plus facilement une souffrance familière que les éventuelles souffrances qui pourraient résulter de l’inconnu dans lequel on s’aventurerait.

Pour en revenir à nos illustrations de couverture, donc, il est trop fréquent que les romances se présentent malgré toutes leurs éventuelles qualités par le truchement d’une image sexiste et nocive. Prenons quelques exemples tirés des premières pages d’une recherche effectuée sur le site d’Amazon à partir du mot-clef « romance ». Nous sommes bien d’accord que la catégorie traite donc prioritairement des récits amoureux (une romance est une histoire d’amour), que ce genre flirte assez aisément avec l’érotisme (pourquoi pas, évidemment), et que je ne traite pas ici des histoires que ces illustrations introduisent, mais bien des illustrations de couverture seules. Je ne juge ni l’auteur dans sa volonté ou sa maîtrise de l’écriture ni les histoires dans leurs qualités et leur intelligence. Je ne m’appuie que sur l’image et le sens qu’elle véhicule.

Exemples A — Désir et bestialité

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Si la plupart du temps les romances montrent des couples, certaines couvertures mettent l’accent sur l’un des deux personnages. Généralement, le corps est érotisé et beau (beau selon les critères culturels du milieu concerné, évidemment). Il s’agit de flatter la concupiscence du spectateur, comme dans les deux premières couvertures ci-dessus, en excitant l’envie de toucher, de caresser, de pénétrer le corps désiré. Pas de personnalité, pas de qualités personnelles, pas d’amour, ici, mais bien l’autre comme un objet sexuel. Si le procédé est ancien et connu concernant les femmes, dont la nudité perpétuellement contrôlée par les hommes est pourtant sans cesse dévoilée pour son plaisir ou la promotion d’objets de consommation, on retrouve de plus en plus son pendant masculin, qui vibre pourtant de la même fibre prédatrice qui consiste à livrer l’autre à notre appétit charnel. Il n’est pas rare alors que le personnage dénudé et mis en avant le soit dans une pose provocante qui passe pour une mise au défi d’oser s’emparer de lui. Sur la troisième couverture, le choix est encore plus assumé : il s’agit de dominer l’autre, de le dompter, de le priver de sa liberté pour lui imposer une volonté.

Exemples B — Domination phallocratique

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Il existe une infinité de positions qu’un corps peut adopter. Pourtant, la plupart des couples sont représentés debout (et n’allez pas croire que c’est pour le dynamisme de la scène, car c’est le plus souvent une pose des plus statiques). Ainsi, systématiquement, le rapport de taille est à l’avantage de l’homme, qui domine alors physiquement sa partenaire.

Dans la première illustration ci-dessus, on est en plein dans le cliché courtois, mais il n’empêche que la tenue de l’action est pour l’homme, qui baisse les yeux, tient la main de la femme, femme qui lève les yeux vers son partenaire et maître, quasi dieu. On note au passage que les codes de la composition classique font aussi sens : en Occident, le sens de lecture est de gauche à droite. En découle que le mouvement vers la droite est un mouvement vers l’avenir quand le mouvement vers la gauche est un mouvement vers le passé, le bas symbolisant la mort, le chagrin, la pesanteur terrestre tandis que le haut exprime l’élévation spirituelle et l’espoir. La femme a donc son avenir dans l’homme qui la tire vers le haut quand lui condescend à se retourner sur elle, à baisser les yeux sur elle, à la tirer vers le haut. C’est tout l’héritage des monothéismes méditerranéens qui s’exprime là autour de la femme héritière de l’Ève et de la Pandore qu’il faut garder sous tutelle masculine.

Sur la seconde illustration, on retrouve les mêmes codes, sauf que les vêtements mettent encore plus en contraste la qualification des corps : l’homme en costume a le pouvoir de décision et de l’argent quand la femme a son corps pour arme, sa blancheur virginale s’offrant à la grisaille experte. On note au passage que l’homme prend le menton pour s’arroger un baiser que la femme lui laisse prendre. Lui agit, s’approprie ; elle attend gentiment et bras ballants qu’on la cueille. Dans ces deux images, on retrouve aussi la coiffure comme distinction de genre et symbole culturel : le cheveu plus long et décoratif pour la femme, dont la fonction est de plaire, les longs cheveux détachés symbolisant une femme libre (c’est-à-dire sans dignité maritale et donc offerte aux hommes) et les cheveux attachés symbolisant un statut respectable, et le cheveu court et pratique, maîtrisé pour l’action, lorsqu’il s’agit d’un homme.

Dans les deux autres illustrations, la femme est toujours dominée par la taille de ses partenaires, offerte, tenue, cernée, le fond rouge ou sauvage évoquant la bestialité des ébats pour lesquels nous serions taillés, sans aucune préoccupation spirituelle. L’une des postures les plus fréquentes sur les couvertures de romance, c’est l’homme collé au dos de la femme. C’est érotique, évidemment, du fait du contact intime qui s’établit, mais c’est aussi suggestif d’autres aspects plus problématiques : il l’empêche d’avancer, la retient et ne l’approche pas frontalement, pas honnêtement, comme une ombre menaçante qui l’entreprendrait de façon sournoise, avec des intentions détournées. La femme apparaît alors comme naïve, comme une proie pourchassée et rattrapée, vulnérable, à prendre.

Bien sûr qu’un couple est quelque chose de dynamique qui évolue au fil de la relation, où les rôles s’échangent, bougent, et les corps eux-mêmes sont mobiles et changent de position, évidemment, mais l’illustration est une image qu’on extrait de la séquence du film, c’est une focale, un choix qui fait sens, qui porte un message. Encore une fois, je ne parle pas du texte, mais de ce que l’illustration met en avant, annonce pour ce texte. Ce n’est pas parce qu’une illustration nous chauffe le désir qu’elle est bonne. Ce n’est pas parce qu’elle nous paraît belle qu’elle est inoffensive. Mais ce n’est pas non plus parce que cette illustration propose un sens nuisible que son auteur est un monstre et le récit qu’elle illustre une entreprise criminelle. Cependant, comme je l’ai dit au début de cet article, la violence systémique ne tient pas aux actes extrêmes qu’on ne peut ignorer, mais à l’infinité de petits gestes et de petites paroles qui tissent cette logique mortifère de nos innombrables petites complicités. Il ne s’agit pas de tout traquer partout dans notre quotidien, évidemment, mais, lorsqu’on crée une œuvre, un produit commercial, on le pense, on le réfléchit, et on a donc le devoir de penser aussi à sa contribution à l’état du monde.

L’amour est un aspect central de nos vies d’humains. Amour entre partenaires, entre parents et enfants, entre amis, entre membres d’une communauté... Cet amour n’est possible que par la confiance entre les êtres liés, confiance qui naît de l’empathie, de la connaissance qu’on a de l’autre, de l’acceptation qu’on de l’autre parce qu’on le comprend et qu’on a le sentiment de partager son humanité, de faire corps social avec lui, d’aller ensemble sur un même chemin, nos forces mutuelles concourant à un dessein collectif. Tant qu’on nourrira l’hydre du déchirement, ses têtes repousseront et se multiplieront. Sans tomber dans la névrose, chacun peut et doit apporter sa pierre à l’édifice.

 

Alors, histoire de ne pas nous quitter sur l’idée que l’amour ne peut se représenter, j’aimerais vous proposer quelques illustrations qui font d’autres choix :

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Ici, on propose deux individualités qui ne vont pas dans la même direction : tandis que l’homme plonge les yeux fermés dans la femme, elle aspire à autre chose de plus élevé pour son avenir. La relation est posée sans exciter la bestialité du sexe des corps dénudés. On a là deux personnes. On présente là un récit qui promet d’être intelligent.

Ici, c’est un voyage qu’on nous propose, avec forcément des rencontres et de l’introspection. L’enjeu est l’évolution d’un personnage au fil de sa vie. Là aussi, pas de mise en exergue d’un corps désirable, mais des indices de rencontres (mains tenues, banc, fleurs) et des indices de voyage (horizon, moto, baluchon...).

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Ici, enfin, il s’agit carrément de ne pas aborder la romance frontalement : la première montre une solidarité métissée de rivalité sans préciser les domaines, ce qui implique d’abord une relation sororale, et la seconde, elle, implique un rapport plus tragique de l’héroïne au temps, ce qui implique une bien plus grande profondeur que du sexe jetable et bestial, mais bien un enjeu en lien avec d’autres injonctions sociales et biologiques telles que la maternité, peut-être.

Je ne dis pas qu’il faut bannir le sexe et l’érotisme, attention. Seulement, si vous résumez votre livre à ça, peut-être passez-vous à côté de ce qui fait son intérêt, sa spécificité. Et, quand vous passez par l’érotisme pour résumer votre livre, peut-être trahissez-vous vos valeurs et vos personnages. Voyez par exemple ces illustrations, qui dénotent une tension sexuelle intéressante sans donner dans les clichés que j’ai évoqués :

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Ces illustrations proposent par exemple de laisser l’initiative à la femme, dont c’est cette fois l’attribut que de coincer son partenaire contre un mur avec son corps ou de le toucher pour tenter de se l’approprier, mais celui-ci est encore de taille à se défendre puisqu’il semble la retenir d’un bras. On remarque aussi l’attitude et les regards distincts des deux personnages, elle qui s’abandonne à son envie, lui qui se raidit, elle qui ferme les yeux pour savourer, lui qui regarde plus loin à gauche ou plus haut à droite. En revanche, le titre de la seconde couverture qui confond la virginale Marie (« La Nounou parfaite ») avec la décadente Madeleine rejoint les canons un peu clichés des fantasmes masculins.

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Ici aussi, la femme semble dominer l’action, immobilisant le premier dans un désir partagé et le second dans son mouvement, bien que celui-ci ne semble pas s’en offusquer. De même que plus haut, en revanche, je n’aurai pas la même mansuétude pour le titre du premier livre, qui place les bases d’un rapport dissymétrique (« Initiation ») et se range dans la lignée des scénarios à base de badboy (« with my ennemy ») qui contribuent à la culture du viol. Compte tenu des habitudes du genre, on ne part pas de l’idée que c’est l’homme qui sera l’apprenti... et on a raison, puisque c’est l’homme qui initiera la petite vierge, lui révélant sa féminité sexuelle par la seule force de sa virilité...

Au passage et avant de nous quitter, notez que nombre de ces livres ont un titre en anglais. Certains personnages eux-mêmes ont des noms anglais, et l’action se passe parfois dans un pays anglophone. Pourtant, les auteurs sont français pour la plupart, et, sans en être certain, je mettrais presque ma main au feu que pas grand-chose dans les récits n’a d’intérêt particulier à se passer outre-Manche ou bien outre-Atlantique. L’attrait pour les titres anglais au nom d’une supériorité de l’anglais sur le français, de même que l’attrait pour les noms et lieux américains ou anglais plutôt que français interrogent de même nos stéréotypes façonnés par les séries hollywoodiennes, qui nous font percevoir comme normale l’artificialité du cinéma américain et comme anormale notre réalité française...