Article 10

Auteur·trice·s : écrire politiquement correct ou écoresponsable ?

 

Avant toute chose, je vous propose de lire attentivement le texte suivant, que j’ai composé pour vous et que vous auriez pu rencontrer en ouvrant n’importe quel roman ou en zappant sur n’importe quelle chaîne de télévision. Faites-moi confiance : ça va bien se passer...

 

Tom Johnson contemplait depuis la terrasse de sa villa la baie ensoleillée de Los Angeles. Sur le bord de sa piscine, sa nouvelle jeune épouse se prélassait dans un bikini presque inexistant en sirotant son cocktail que Ramona venait de lui apporter. Sa vie semblait parfaite à tous égards, mais il ne se berçait pas d’illusions : s’il n’avait pas fait fortune dans les forages pétroliers offshore et n’avait pu offrir un tel luxe à la jeune Scandinave, jamais Erika ne l’aurait choisi comme époux. Pas plus ses mains viriles de Texan que la paille de ses cheveux n’auraient séduit la pulpeuse top model sans le vert attrait de ses dollars. En revanche, la limousine avec son chauffeur, Georges, qui ressemblait à s’y méprendre à Ray Charles, Julio, le jardinier cubain qui entretenait le parc, ou Rosita, la petite Mexicaine qu’il lui avait recrutée comme femme de chambre, voilà des aspects de Tom qui plaisaient à l’exigeante épouse. Toutefois, quand on a passé cinquante ans, il faut remercier le ciel de pouvoir seulement encore jouir d’une telle tigresse, aussi froid que puisse être son cœur.

Non, il ne s’estimait pas malheureux. Après tout, elle égaierait ses vieux jours tandis qu’elle attendrait son héritage. Et elle était une distraction appréciable pour lui faire un peu oublier les tracas que les Chinois lui donnaient depuis qu’ils avaient débarqué sur le marché avec leurs capitaux apparemment infinis.

Sa vie était devenue tellement vaine avec le départ de Sean... Son fils avait en effet coupé les ponts avec lui pour se laisser dériver dans les nuits fauves de L.A., et il n’avait plus de nouvelles que par l’entremise de son détective privé, qui lui livrait chaque mois une enveloppe de photographies et un compte-rendu détaillé des activités de son rejeton. Il avait si mal tourné suite au décès de sa mère... Il avait eu une adolescence troublée par sa colère, puis il y avait eu l’alcool, les filles, la drogue. Puis les garçons. Tom avait craqué, et leur violente dispute avait été leur dernier moment ensemble.

Alors, non, il ne s’estimait pas malheureux, mais il n’était pas heureux.

 

Si vous deviez résumer ce texte, vous parleriez sans doute d’une famille déchirée par le deuil, et vous n’auriez sans doute pas tort. Sans doute jugeriez-vous ce texte insipide et peu polémique, lisse, sans grand intérêt, passe-partout.

Et c’est bien là le problème : ce type de texte passe partout. On en trouve d’ailleurs des incarnations partout dans le cinéma, la chanson, la littérature, la publicité... Et partout où ces images passent avec facilité, elles imposent une vision nocive du monde et de sa diversité.

Peut-être ne l’avez-vous pas noté en lisant, car je n’ai fait qu’y compiler un catalogue de clichés des plus répandus et admis dans nos sociétés dominées par ce type de représentations, mais ce texte est extrêmement problématique et nuisible. Il est raciste, élitiste, misogyne et homophobe. Pourtant, me direz-vous, je n’y dis du mal de personne, je n’insulte personne, je ne professe d’aucune façon une quelconque discrimination. Vous avez presque raison. Presque. Je ne le fais pas activement, mais passivement. Mon récit est en réalité innervé de ces stéréotypes qui nourrissent l’intolérance et l’exclusion.

Prenez le héros : blanc, riche, mûr, il est l’archétype du mâle alpha qui a réussi seul, qui domine son destin, et à qui tout réussit. Seuls ses proches ne se montrent pas à la hauteur de sa force. On est face ici au stéréotype du phallocrate qui dirige le monde sans partage, qui triomphe par ses mérites personnels et valide ainsi l’idée d’un ordre social au mérite, les perdants ayant forcément la responsabilité de leur sort. Le tout renforcé par sa nationalité américaine, modèle culturel exporté et imposé au reste de la planète par Hollywood et son puissant cinéma.

Regardez maintenant du côté des femmes de sa vie : une épouse décédée qui signe par son trépas l’arrêt de mort de la famille dont elle était l’âme, illustrant l’une des deux facettes auxquelles sont réduites les femmes, l’autre facette étant incarnée par Erika, la femme sexy et cupide prête à se prostituer sans vergogne ni scrupule pour les vains artifices du luxe. Il y a donc d’un côté la femme idéale, mère indépassable sans qui aucun lien familial n’est possible et qui porte donc le double fardeau de devoir tenir la maison et la famille sous sa seule responsabilité et de légitimer le retrait de l’homme, dont ce n’est pas la fonction, et de l’autre une femme fatale, animale, objet sexuel dédié au plaisir de l’homme et à son orgueil machiste. Point de place ici pour un individu féminin dépositaire d’une histoire, de rêves, de craintes, de qualités, de défauts et d’une personnalité unique. Juste deux clichés, deux stéréotypes hérités de notre culture méditerranéenne centrée sur les mythes misogynes de Pandore, Ève ou Salomé, la Vierge Marie ne rattrapant la vénalité de la femme qu’à la condition de se sacrifier à sa maternité. Pour poursuivre cette réflexion sur le sexisme et la misogynie dans l’écriture, je vous invite à aller consulter mon article 2 sur les genres, la partie « Narration » dédiée à l’écriture de scènes de sexe.

À présent, observez le traitement des préjugés raciaux. Les représentants des peuples historiquement issus de l’esclavage ou de l’immigration n’occupent que des postes de domestiques. Il y a là une caricature d’un ordre social raciste qui n’a plus lieu d’être, qui n’est même plus tout à fait la réalité, mais qui continue de se maintenir dans le réel à grand renfort de représentations de ce genre. Les seuls à ne pas occuper une position inférieure dans la hiérarchie sociale, ce sont les Chinois, caricaturés en requins des affaires, le Texan fort et viril et les Scandinaves, réduites à l’image de poupées gonflables avec un tiroir-caisse à la place du cœur.

Enfin, il y a le fils, dont l’homosexualité est à la fois présentée comme une honte et la conséquence de troubles psychologiques liés à un drame familial et s’exprimant dans la spirale folle de l’autodestruction. Exit toute possibilité d’une sexualité normalement homosexuelle, mais une condamnation sans appel, là aussi. Pour poursuivre cette réflexion, je vous invite également à prendre connaissance de mon article 2 sur les genres, la partie « Narration » dédiée à l’écriture de scènes de sexe. Dans le même ordre d'idée, me suis frotté à l'exercice afin de proposer un exemple que voici : Hot réflexion !

Les stéréotypes que j’illustre ici sont rarement des choix d’écriture, mais des représentations subies par l’auteur et qui viennent ensuite s’imposer aux lecteurs pour renforcer leurs conceptions du monde. Plus on voit d’images discriminatoires, plus cette discrimination s’intériorise, se banalise et s’invisibilise. Les dominants n’étant pas victimes de ces clichés, ils les véhiculent plus ou moins consciemment parce que ceux-ci les confortent dans leur position de pouvoir ; de même, de leur côté, les victimes elles aussi finissent par admettre que telle est leur place dans le monde, puisqu’elles se voient toujours dépeintes ainsi.

Pour qu’une prise de conscience puisse se faire, il faut un heurt, un choc psychologique : une victime forcée de voir que la discrimination qui la frappe est en réalité inacceptable et indéfendable, un dominant forcé de constater sa responsabilité collective dans une inégalité insupportable. Sans un tel accident, savoir qu’une discrimination existe ne permet pas de la comprendre vraiment et de réagir.

Toutefois, l’éducation et la culture permettent d’être sensibilisé aux déterminismes sociaux et psychologiques qui nous assujettissent tout en nous permettant de développer l’empathie nécessaire pour percevoir les souffrances d’autrui et mieux connaître de fait nos propres limites et ce qui nous constitue. Et c’est là que le travail des créateurs de fiction est essentiel et engagé : en rendant visibles les invisibles, en redonnant une humanité aux êtres qu’on réduit à l’étiquette apposée sur l’une de leurs facettes, on contribue à faire correspondre plus justement la conscience du monde et sa réalité.

Il ne s’agit pas là d’être politiquement correct, de vider l’art de toute vie et de limiter la liberté d’expression, mais bien de redonner du sens à l’œuvre créative. Créer, ce n’est pas servir de canal aux forces qui nous gouvernent, mais bien choisir les moyens qui nous permettent d’explorer le monde, de devenir la personne qu’on ambitionne d’être, de communiquer à autrui les rêves et émotions qui nous font vibrer, les histoires qui nous habitent.

De même que certains copient par naïveté ou appât du gain ces clichés nocifs, je ne doute pas un seul instant que d'autres, par calcul commercial, traquent dans les textes tout risque de blesser une part de leur clientèle, aseptisant sans vergogne des œuvres prometteuses ou de grande valeur pour les réduire à des produits de consommation jetables, mais gare à ne pas généraliser cette démarche cynique et appauvrissante pour refuser de comprendre l’effet qu’un texte peut avoir sur une partie de ses lecteurs. Il ne s’agit pas de s’interdire de créer, d’oser, mais de se forcer à maîtriser sa création, et non à subir des influences extérieures auxquelles on ne souscrit pas. Netflix, à cet égard, occupe une fonction pionnière en créant des programmes qui reflètent bien plus la réalité sociale que nombre d’autres diffuseurs : personnages homosexuels, noirs, asiatiques, hispaniques, féminins, handicapés, gros, de nombreux invisibles sont grâce à cette plateforme rendus visibles, le plus souvent avec assez de finesse pour échapper à la caricature.

Comment faire, me direz-vous, pour combattre un phénomène qui agit dans votre inconscient ? D’abord en sachant qu’il se produit que vous le vouliez ou non. Ensuite, en gardant à l’esprit les mécanismes du stéréotype pour les éviter : l’essentiel est en effet de ne pas essentialiser ses personnages par l’une ou l’autre de ces étiquettes qui nourrissent les discriminations. On ne met pas en scène un noir, un homo ou un gros, mais un être humain dont l’une des particularités est d’être noir, homo ou gros, et surtout dont la personnalité se nourrit de toute une histoire et d’une infinité d’autres facteurs qui n’ont rien à voir avec la couleur de sa peau, son orientation sexuelle ou son physique. Évidemment que la couleur de la peau, l’orientation sexuelle ou l’apparence physique induisent dans notre monde actuel des choix de vie et une attitude sociale pour ou contre le personnage, mais il ne faut pas réduire le personnage à ce seul aspect, ni catégoriser tout un groupe de personnes sous le seul angle d’une particularité arbitraire. Rien de commun en effet entre Robert Mugabe et Matin Luther King : le premier opprime un peuple, l’autre a voulu le libérer. Pourtant, tous deux sont noirs. Cela montre la vanité de la catégorisation sociale par le seul filtre d’une particularité secondaire à l’individu lui-même. Enfin, comme on n’est vraiment sensibles qu’à ce qui nous fait du mal, recourir à des lecteurs concernés qui sauront être sensibles aux clichés qui les dégradent peut vous aider à repérer les effets d’image non maîtrisés afin de mieux pouvoir les circonscrire.

Bien sûr, il ne s’agit surtout pas de renoncer aux personnages de salauds — on a toujours besoin de racistes, de sexistes, d’homophobes —, mais il s’agit de ne pas accréditer involontairement des thèses haineuses par une narration irréfléchie innervée par des clichés inconscients que vous ne validez pas et qui peuvent faire beaucoup de mal dans notre monde déjà bien assez gangréné de haines et de discriminations.

En maîtrisant les représentations du monde que véhiculent les personnages de votre récit, en choisissant les effets de sens de l’organisation de votre texte, en assumant de façon consciente le message véhiculé par votre création, vous devenez davantage l’auteur de votre œuvre, à laquelle vous donnez bien plus de puissance, de crédibilité et de valeur.

Quittons-nous sur un dernier point. La langue française est riche. Sans doute que les autres également, mais je ne parlerai que de ce que je connais. Cette richesse n’est pas décorative, mais significative. Cela signifie que le choix des mots a des effets de sens. En refusant d’utiliser des termes féminisés, vous excluez les femmes des fonctions évoquées : docteurs, professeurs, présidents deviennent des statuts essentiellement masculins. A contrario, en refusant de viriliser d’autres termes culturellement dévolus aux femmes, on y cantonne les femmes et en exclut les hommes : sages-femmes, assistantes sociales, nounous, femmes de ménage… De même, en essentialisant l’individu par la fonction, vous l’inscrivez dans le marbre de son statut : ainsi, le domestique sera une sorte d’esclave appartenant à la maisonnée corps et âme quand l’employé de maison, lui, sera sous contrat avec son employeur, contrat que chacun peut rompre à son gré pour d’autres contrats plus profitables.

Pour conclure, amis de la plume, je vous dirai de prendre soin de vos mots : ils peuvent blesser, et les plaies qui s’infectent conduisent à la gangrène. Mais ils peuvent aussi soigner. Alors, écrivez à grands traits de lumière qui éclairent le cœur des hommes et le chemin vers notre humanité.

Astuces

1. Vous avez un personnage issu d’une minorité, et vous voulez éviter de le stigmatiser pour cela ? Évitez d’aborder son caractère discriminant de manière frontale : 

– vous l’évoquez subtilement si c’est inévitable ;

– les personnages secondaires ne mentionnent pas cet aspect ;

– les seuls cas où le caractère discriminant est pointé, c’est de la part de personnages négatifs.

L’objectif est de normaliser votre personnage pour qu’on le considère comme un individu à part entière, et non par sa seule particularité excluante.

2. Vous avez un personnage de salaud, et vous ne voulez pas qu’on vous associe à lui ? Mettez-le en minorité :

– ses victimes sont plus émouvantes et sympathiques que lui ;

– d’autres personnages offrent des modèles qui compensent ses aspects négatifs ou qui relativisent au moins le caractère dominant de son point de vue ;

– le narrateur le tient à distance par l’ironie ou la pitié — je vous renvoie à mon article 2 sur les genres, dans la partie « Narration » consacrée aux points de vue narratifs ;

– le récit sanctionne le personnage négatif (échecs, drames, accidents, mort…) — je vous renvoie à mon article 2 sur les genres, dans la partie « Narration » consacrée au schéma narratif et au schéma actantiel.

L’objectif est de ne pas tomber dans la lourdeur de la moralisation tout en permettant au lecteur de comprendre quelles sont les valeurs les plus désirables. Pour le cas du badboy en particulier, je vous invite à confronter le cliché à la réalité : un salaud fait du mal, et celle ou celui qui se sacrifie pour le réparer souffre plus que de raison, ce que j'illustre dans cette courte nouvelle choc : Trop !

3. Vous avez un personnage genré et vous ne voulez pas tomber dans le cliché sexiste ? Brouillez les pistes :

- attribuez-lui des caractéristiques physiques ou morales généralement dévolues au sexe opposé ;

- donnez-lui un rôle ordinairement occupé par le sexe opposé (homme fragile, femme forte) ;

- équilibrez les pouvoirs entre hommes et femmes afin de créer par l'exemple l'égalité des sexes qui manque dans notre réalité.

L'objectif est bien de casser cette logique de genre qui enferme et sépare les hommes et les femmes pour les empêcher d'avancer main dans la main.

4. Vous avez un personnage issu d'une ethnie marquée par des stéréotypes ou des discriminations réelles qui impactent son image et vous souhaitez corriger cette représentation ? Je vous renvoie au point 1 : il faut le normaliser.

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